La formation du gouvernement libanais bute une nouvelle fois sur les lignes rouges de Washington. Neuf portefeuilles, parmi lesquels figurent les ministères régaliens de l’Intérieur et de la Défense, demeurent sans titulaire faute d’accord entre les acteurs politiques locaux et l’administration américaine, dont le veto pèse ouvertement sur les négociations en cours à Beyrouth. Le blocage cristallise une nouvelle fois la fragilité des équilibres institutionnels dans un pays où la formation d’un cabinet relève autant de l’arithmétique confessionnelle que de la géopolitique régionale.
Un veto américain qui reconfigure les arbitrages internes
D’après les informations rapportées par la presse libanaise, l’intervention de Washington ne se limite pas à un avis consultatif. Elle prend la forme d’objections directes visant des noms pressentis pour des ministères jugés stratégiques, à commencer par ceux qui contrôlent les forces de sécurité et l’appareil militaire. Cette immixtion dans la mécanique gouvernementale libanaise n’est pas inédite, mais son intensité actuelle témoigne du poids retrouvé de la diplomatie américaine dans un Levant recomposé par la guerre à Gaza et par l’affaiblissement du Hezbollah à la suite de la séquence militaire de l’automne 2024.
Le portefeuille de l’Intérieur, qui supervise les Forces de sécurité intérieure, et celui de la Défense, tutelle de l’armée libanaise, sont considérés à Beyrouth comme les plus sensibles. Ils déterminent la manière dont l’État exercera son autorité sur l’ensemble du territoire, y compris dans les zones méridionales où le déploiement de l’armée s’inscrit dans le cadre du cessez-le-feu conclu avec Israël. Toute nomination y est scrutée par les chancelleries occidentales et par les partenaires régionaux.
Neuf sièges vacants et un calendrier suspendu
Le chiffre de neuf portefeuilles non pourvus illustre l’ampleur du blocage. Il ne s’agit pas d’un simple retard technique lié aux tractations habituelles entre partis confessionnels, mais d’un gel quasi structurel qui empêche l’exécutif de se présenter au Parlement avec une équipe complète. Chaque semaine perdue creuse un peu plus le déficit de gouvernance dans un pays confronté depuis 2019 à l’une des pires crises économiques recensées par la Banque mondiale au niveau global, et où la reconstruction des zones frappées par la guerre attend un pilotage politique clair.
La paralysie affecte également la capacité du Liban à négocier avec ses bailleurs. Le Fonds monétaire international conditionne son soutien à la mise en œuvre de réformes structurelles qui, sans gouvernement pleinement opérationnel, restent lettre morte. Les investisseurs du Golfe, prêts à contribuer à la reconstruction, attendent eux aussi un cabinet crédible avant d’engager des capitaux. À Riyad comme à Doha, la lisibilité de l’exécutif libanais conditionne l’ampleur des enveloppes qui pourront être mobilisées.
Une souveraineté sous contrainte régionale
Au-delà du cas libanais, l’épisode illustre la manière dont les grands dossiers du Moyen-Orient sont désormais indexés sur l’agenda américain. Washington considère la composition du prochain gouvernement comme un signal politique adressé au Hezbollah et à ses parrains iraniens, dans un moment où la Maison-Blanche cherche à consolider les acquis diplomatiques obtenus depuis la trêve de novembre 2024. Le message adressé aux forces politiques libanaises est explicite : l’accès aux financements internationaux et la normalisation des relations avec les partenaires arabes passeront par une équipe ministérielle jugée acceptable.
Reste que cette pression alimente un débat interne récurrent sur la souveraineté. Une partie de la classe politique libanaise, ainsi que plusieurs voix issues de la société civile, dénoncent une ingérence qui vide de sa substance le processus constitutionnel. D’autres, à l’inverse, considèrent que l’alignement sur les attentes américaines constitue la condition sine qua non d’un déblocage économique. Le président désigné se trouve pris en étau entre ces deux logiques, tenu de composer une équipe capable de recueillir à la fois la confiance parlementaire et l’aval des chancelleries.
Dans l’immédiat, aucune date n’est avancée pour la présentation d’un cabinet complet. Les consultations se poursuivent, mais les protagonistes n’excluent pas un scénario de gouvernement partiel, avec des ministères confiés à titre intérimaire. Selon Al Akhbar, ce blocage américain constitue le principal obstacle à l’annonce d’une équipe gouvernementale dans les prochains jours.
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