La guerre déclenchée à Gaza le 7 octobre 2023 a profondément remodelé le récit stratégique de l’axe de la résistance, coalition informelle regroupant l’Iran, le Hezbollah libanais, les factions palestiniennes de Gaza, les groupes armés irakiens et le mouvement houthi au Yémen. Dans une analyse publiée par le quotidien libanais Al Akhbar, le narratif porté par cette galaxie est passé au crible, depuis la doctrine dite de « l’appui à Gaza » (isnad) jusqu’aux références coraniques mobilisées pour caractériser les phases successives de la confrontation avec Israël. L’article revient sur les ressorts idéologiques et rhétoriques d’un discours qui a dû composer avec des revers militaires majeurs, notamment au Liban et en Syrie.
De la doctrine de l’appui à l’épreuve du terrain
La notion d’isnad, littéralement l’appui apporté au front palestinien, a structuré dès les premières semaines la posture du Hezbollah et des alliés régionaux de Téhéran. Elle reposait sur l’ouverture de fronts secondaires destinés à disperser les capacités militaires israéliennes et à imposer un coût stratégique à Tel-Aviv. Sur le papier, la logique visait à contraindre l’État hébreu à négocier un cessez-le-feu à Gaza sans engagement d’une guerre régionale ouverte. Dans les faits, l’équation s’est révélée bien plus coûteuse pour les acteurs de l’axe.
Le Hezbollah a subi des pertes sans précédent depuis sa création, avec l’élimination de son secrétaire général Hassan Nasrallah en septembre 2024, puis celle de son successeur pressenti Hachem Safieddine. L’opération dite des bipeurs, la destruction de pans entiers de son arsenal balistique et l’incursion terrestre israélienne dans le sud du Liban ont contraint la formation chiite à accepter, fin novembre 2024, un accord de cessation des hostilités défavorable. Parallèlement, la chute du régime de Bachar el-Assad à Damas en décembre 2024 a rompu la continuité territoriale qui reliait Téhéran à Beyrouth via la Syrie, fragilisant durablement la logistique de l’axe.
« Oulî al-Baas » et « Assf Ma’koul » : la sémantique du combat
Face à ces revers, la rhétorique mobilisée par les dirigeants de la résistance a puisé abondamment dans le registre coranique. L’expression « Oulî al-Baas », que l’on peut traduire par « les détenteurs de la force » ou « les puissants », renvoie à un verset de la sourate al-Isra évoquant des serviteurs redoutables envoyés châtier une injustice. Elle a été invoquée pour désigner les combattants engagés contre Israël et pour légitimer la perspective d’une riposte décisive, y compris après les frappes israéliennes et américaines contre le territoire iranien au printemps 2025.
La formule « Assf Ma’koul », littéralement « la paille dévorée », renvoie quant à elle à la sourate al-Fil, qui décrit l’anéantissement de l’armée d’Abraha marchant sur La Mecque. Elle est mobilisée pour promettre à l’ennemi une destruction totale, en écho à un imaginaire eschatologique profondément ancré dans la tradition chiite duodécimaine. La lecture proposée par Al Akhbar souligne toutefois la tension entre ces promesses rhétoriques et le bilan opérationnel effectivement enregistré sur le terrain.
Un récit sous tension entre symbole et bilan
L’analyse pointe la difficulté croissante des directions politiques de l’axe à concilier la charge symbolique de leur discours avec la réalité d’un rapport de forces défavorable. Le Hamas a perdu à Gaza l’essentiel de ses cadres politiques et militaires, dont Yahya Sinwar et Ismaïl Haniyeh. Le Hezbollah négocie désormais dans un cadre imposé par la résolution 1701 renforcée. Les Houthis, malgré la poursuite de leurs tirs sur des navires en mer Rouge et sur le territoire israélien, ont essuyé des campagnes de frappes américaines et britanniques qui ont écorné leurs capacités.
Reste que le récit conserve une fonction mobilisatrice, notamment auprès des bases populaires acquises à la cause palestinienne. La question posée par la publication libanaise est celle de la reconstruction d’une doctrine crédible après les pertes accumulées : faut-il maintenir la logique d’appui à Gaza, quitte à en accepter le prix, ou reconfigurer l’axe autour d’une posture plus défensive, centrée sur la préservation des acquis territoriaux et institutionnels de chaque composante. Le débat, ouvert au sein même des cercles proches de Téhéran, traverse également les milieux intellectuels libanais et irakiens.
Pour les chancelleries de la région, l’enjeu dépasse la seule question idéologique. Il touche à la lisibilité stratégique d’un acteur qui a longtemps fait de l’ambiguïté sa force, et dont la capacité à imposer une équation de dissuasion à Israël conditionne les équilibres du Levant. Selon Al Akhbar, la relecture en cours du narratif de la résistance constitue un chantier politique autant que théologique.
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