Oignon : le Sénégal et la Côte d’Ivoire toujours dépendants des Pays-Bas

Colorful market stall in Abuja, Nigeria featuring fresh vegetables and a vendor.Photo : Muhammad-Taha Ibrahim / Pexels

La dépendance alimentaire de l’Afrique de l’Ouest à l’oignon importé se mesure désormais en centaines de milliers de tonnes. Sur la campagne qui vient de s’achever, le Sénégal et la Côte d’Ivoire ont ensemble acheté plus de 440 000 tonnes de bulbes à la filière des Pays-Bas, premier exportateur mondial de ce produit. Les deux locomotives de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) figurent ainsi parmi les tout premiers débouchés extracommunautaires d’une filière néerlandaise qui écoule chaque année plus de 1,5 million de tonnes sur les marchés internationaux.

Une dépendance structurelle malgré les plans de souveraineté agricole

Le paradoxe est frappant pour deux pays qui ont fait de l’autosuffisance alimentaire un pilier de leurs politiques publiques. Dakar défend depuis plusieurs années une stratégie de substitution aux importations, articulée autour d’un gel saisonnier des achats extérieurs d’oignon afin d’écouler la production locale de la vallée du fleuve Sénégal et de la zone des Niayes. Le ministère de l’Agriculture sénégalais revendique une production nationale qui a franchi le seuil des 400 000 tonnes au cours de la dernière décennie, portée par les périmètres irrigués de Saint-Louis et de Podor.

Côté ivoirien, le déficit est plus structurel. Les conditions agroclimatiques du sud du pays se prêtent mal à la culture du bulbe, concentrée pour l’essentiel dans les savanes du Nord autour de Korhogo. La consommation intérieure, tirée par une démographie urbaine en expansion rapide et par l’attiéké ou les sauces qui constituent la base de la cuisine quotidienne, reste couverte majoritairement par l’extérieur. Abidjan importe aussi bien des Pays-Bas que du Niger voisin, mais la logistique maritime depuis Rotterdam demeure plus compétitive sur les gros volumes que les corridors sahéliens.

Le modèle néerlandais, une machine d’exportation calibrée

Si les Pays-Bas dominent ce commerce, ce n’est pas un hasard. Le pays s’est imposé comme la plateforme logistique de l’oignon mondial grâce à une filière intégrée qui associe production mécanisée en Flevoland et en Zélande, stations de conditionnement automatisées et débouché portuaire via Rotterdam. Les calibres, la conservation longue durée et la régularité des approvisionnements correspondent précisément à la demande des grossistes de Dakar et d’Abidjan, qui réclament des volumes homogènes pour alimenter les marchés de Thiaroye ou d’Adjamé toute l’année.

Cette offre industrielle entre en concurrence directe avec les productions locales et sahéliennes. L’oignon de la vallée du fleuve Sénégal, récolté entre février et mai, subit des pertes post-récolte importantes faute de capacités de stockage réfrigéré suffisantes. Résultat : passé juillet, le marché sénégalais bascule mécaniquement sur l’importation néerlandaise, moins chère à cette période que l’oignon local devenu rare. Le même schéma se reproduit en Côte d’Ivoire, où la saisonnalité de la production du Nord ne couvre qu’une fenêtre limitée de la consommation.

Un enjeu de balance commerciale pour l’UEMOA

Au-delà du débat agricole, ces achats pèsent sur la balance commerciale des deux économies. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire totalisent à eux seuls près de 60 % du produit intérieur brut de l’UEMOA, et chaque devise sortie pour un produit alimentaire banalisé mobilise des ressources qui ne vont pas vers les intrants, l’équipement ou l’énergie. Pour une zone monétaire arrimée à l’euro via le franc CFA, la facture alimentaire reste un point sensible dans un contexte où les réserves de change sont sous tension depuis le resserrement monétaire mondial de 2022.

Les autorités des deux pays misent sur la montée en puissance des capacités de stockage et sur une meilleure coordination avec les producteurs sahéliens, notamment nigériens, pour réduire la part néerlandaise. Mais la réalité des flux, 440 000 tonnes pour la seule campagne écoulée, rappelle que l’équation reste loin d’être résolue. Tant que les investissements dans la chaîne du froid et dans la logistique régionale ne suivront pas le rythme de la demande urbaine, l’oignon continuera de symboliser les limites concrètes des discours sur la souveraineté alimentaire ouest-africaine.

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Amina Ben Salem
Journaliste économique pour le Maghreb, Amina Ben Salem suit les économies algérienne, tunisienne et marocaine, ainsi que leurs liens avec l'Afrique subsaharienne. Elle analyse les politiques industrielles, la macroéconomie, les programmes de financement international et les partenariats énergétiques méditerranéens.

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