La publication, le 5 novembre 2026, des comptes nationaux trimestriels de l’Institut national de la statistique (INS) du Cameroun livre un diagnostic ambivalent sur l’état de l’économie camerounaise. Entre janvier et mars 2026, le produit intérieur brut réel progresse de 1,6 % en variation trimestrielle corrigée des variations saisonnières, après une stagnation au quatrième trimestre 2025. Sur un an, la croissance s’établit à 3,4 %, contre 2,9 % le trimestre précédent. Derrière cette amélioration apparente se loge une recomposition profonde du moteur de croissance, dont les implications pour la soutenabilité budgétaire méritent d’être posées sans détour.
Un investissement public en repli brutal, rare dans la zone CEMAC
L’information centrale, dans la note datée de septembre 2026, tient en un chiffre : l’investissement public s’effondre de 27,7 % d’un trimestre à l’autre, et recule de 15,9 % sur un an. Sa contribution à la croissance annuelle devient négative, à hauteur de 0,5 point. Un tel décrochage n’est pas anodin dans une économie où la commande publique reste un levier structurant pour les travaux publics, les infrastructures énergétiques et le maillage routier. À titre de comparaison, la plupart des pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) ont plutôt cherché, depuis la sortie des programmes d’ajustement avec le Fonds monétaire international (FMI) en 2021, à préserver leurs enveloppes d’équipement.
Les motifs précis de ce repli ne sont pas détaillés. Plusieurs hypothèses sont plausibles : retards d’exécution habituels en début d’exercice, arbitrages de trésorerie dans un contexte de recettes pétrolières orientées à la baisse, ou ralentissement du décaissement des financements extérieurs. L’extraction d’hydrocarbures, dont la valeur ajoutée recule de 9,3 % sur un an et dont les volumes exportés de brut chutent de 12,4 % sur le trimestre, pèse mécaniquement sur les recettes budgétaires et pourrait expliquer une partie de ce freinage discrétionnaire.
Le relais du privé : vigueur, mais aussi vulnérabilité
Face à ce retrait, le capital privé joue pleinement son rôle d’amortisseur. L’investissement des entreprises bondit de 6,4 % sur le trimestre et de 12,3 % sur un an, apportant à lui seul 2 points à la croissance annuelle. La consommation des ménages progresse de 2,6 % et contribue pour 1,9 point, tandis que la consommation publique accélère de 11 %, signe que l’effort de dépense de l’État se concentre sur son fonctionnement plutôt que sur son capital productif.
La valeur ajoutée des services gagne 2,2 % sur le trimestre et explique 1,1 point de la dynamique. Les transports bondissent de 7,4 %, portés par la logistique liée au commerce extérieur. L’intermédiation financière progresse de 4,3 %, pendant que les administrations publiques affichent une hausse de 2,3 %. Le primaire croît modestement de 1,3 %, le secondaire de 0,9 % seulement. Cette géographie sectorielle confirme une tertiarisation accélérée de la croissance camerounaise, déjà documentée par la Banque africaine de développement dans ses perspectives régionales des dernières années.
Un déficit extérieur qui enfle et une temporalité statistique problématique
Le revers de la médaille se lit dans le compte extérieur. Les importations de biens et services s’envolent de 10,2 % sur le trimestre et de 22,8 % sur un an, quand les exportations ne gagnent que 0,6 % et 3,8 %. Le déficit des échanges atteint 5,7 % du PIB au premier trimestre, selon l’évaluation de l’INS. Cette dérive, conjuguée à la contraction pétrolière, interroge la couverture en devises de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) et la trajectoire du compte courant, deux indicateurs scrutés par le FMI dans le cadre des revues de programme.
La séquence des prix livre un autre signal d’alerte. L’inflation en glissement annuel grimpe à 3,4 % en juillet 2026, contre 2,7 % en mai, pour une moyenne douze mois de 2,6 %. Les prix de la production industrielle progressent de 2,4 % au deuxième trimestre, tirés par les industries extractives (+11 %) alors que le manufacturier reste atone (+0,1 %). Le décalage de publication, supérieur à sept mois pour des comptes censés paraître sous 90 jours après la clôture du trimestre, prive décideurs et investisseurs d’une lecture en temps utile.
La circulaire présidentielle du 12 octobre 2026, qui fixe à 3,6 % l’objectif de croissance pour 2027 et impose un plancher de 30 % d’investissement dans le budget général, trace une ligne volontariste. Reste à savoir si l’exécution suivra, à l’approche d’une séquence politique sensible pour l’exécutif de Paul Biya.
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