Le conflit du Sahara occidental a franchi un nouveau seuil avec l’élimination, dimanche 7 juin, d’un haut responsable du Front populaire pour la libération de la Saguia el-Hamra et du Rio de Oro (Front Polisario). Lehbib Mohamed Abdelaziz, âgé de 37 ans, a été tué par une frappe de drone attribuée aux forces armées royales marocaines. Fils d’un ancien secrétaire général du mouvement indépendantiste sahraoui, il appartenait à la nouvelle génération de cadres militaires formée dans les camps de Tindouf, en territoire algérien. Sa disparition prive l’organisation d’un visage générationnel et symbolique.
Une frappe ciblée qui confirme la doctrine marocaine du drone
Depuis la rupture du cessez-le-feu en novembre 2020, le royaume chérifien a profondément reconfiguré sa posture militaire dans la zone tampon située à l’est du mur de défense. L’acquisition massive de drones armés, notamment auprès de la Turquie, d’Israël et de la Chine, a transformé les rapports de force sur ce front longtemps figé. Les Bayraktar TB2, les Harop et les Wing Loong constituent désormais l’épine dorsale d’une stratégie de neutralisation à distance des cadres et des colonnes mobiles du Polisario. Plusieurs responsables militaires sahraouis ont déjà été visés ces dernières années par ce type d’opération, signe d’une guerre asymétrique qui ne dit pas son nom.
La frappe de dimanche s’inscrit dans cette continuité. Elle confirme que Rabat dispose désormais d’une capacité de renseignement et de ciblage avancée sur l’ensemble du territoire disputé, y compris dans des zones réputées hors d’atteinte. Pour les analystes militaires, l’élimination d’un cadre portant le patronyme de Mohamed Abdelaziz, figure historique du mouvement décédé en 2016, revêt une portée politique qui dépasse la dimension purement opérationnelle. Le message adressé à la direction du Polisario, basée à Tindouf, paraît sans ambiguïté.
Un Polisario sous pression diplomatique et militaire
Cette nouvelle perte intervient dans une séquence particulièrement défavorable au mouvement indépendantiste sahraoui. Sur le terrain diplomatique, le plan d’autonomie marocain présenté en 2007 a engrangé des soutiens décisifs ces dernières années. Les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine sur le territoire en décembre 2020, suivis par la France en juillet 2024, puis par plusieurs capitales européennes et africaines. L’Espagne, ancienne puissance coloniale, a basculé en faveur de la position marocaine dès mars 2022, fragilisant la cohérence du soutien européen à l’autodétermination sahraouie.
Dans le même temps, l’Algérie, principal parrain politique, financier et logistique du Polisario, traverse une phase de recomposition régionale qui réduit ses marges de manœuvre. Les tensions persistantes avec Rabat, la rupture des relations diplomatiques en août 2021 et la fermeture du gazoduc Maghreb-Europe ont durci le climat sans pour autant modifier le rapport de forces militaire. Le Polisario, qui revendique régulièrement des opérations contre le mur de défense, peine à démontrer une capacité de nuisance tangible face à la sophistication des moyens marocains.
Une équation sécuritaire et énergétique régionale
Au-delà du conflit bilatéral, l’élimination de Lehbib Mohamed Abdelaziz ravive les interrogations sur la stabilité de la bande sahélo-saharienne. Les provinces du Sud marocaines abritent des projets stratégiques majeurs, qu’il s’agisse du futur gazoduc Nigeria-Maroc, des infrastructures portuaires de Dakhla Atlantique ou des fermes éoliennes et solaires qui doivent alimenter le marché européen. La sanctuarisation de ce territoire constitue une priorité économique autant que politique pour Rabat, qui entend verrouiller toute contestation susceptible de freiner les investissements étrangers.
Reste la question de la riposte. Le Polisario, affaibli mais non décapité, a déjà annoncé par le passé des représailles symboliques après chaque frappe ciblée. La direction du mouvement, conduite par Brahim Ghali, doit aussi composer avec une base militante traumatisée par l’accumulation des pertes et par l’érosion du soutien international. Concrètement, la marge de manœuvre se réduit à une guerre d’usure dont l’issue paraît de plus en plus défavorable. La trajectoire ouverte par la frappe du 7 juin laisse présager une intensification des opérations marocaines plutôt qu’un retour à la table des négociations sous l’égide des Nations unies.
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