Cabo Delgado : comment la rente gazière nourrit l’insurrection djihadiste

Aerial shot of a gas terminal featuring LNG storage tanks and tanker ships in turquoise waters.Photo : Diego F. Parra / Pexels

Dans la province mozambicaine de Cabo Delgado, la confiscation des ressources naturelles s’est imposée comme l’un des moteurs profonds du terrorisme djihadiste qui ravage la région depuis 2017. Riche en gaz offshore, en rubis et en bois précieux, ce territoire du nord reste paradoxalement la zone la plus pauvre du Mozambique. Une enquête transfrontalière baptisée « Mozambique Exposed », pilotée par le consortium Forbidden Stories avec la participation de RFI, lève le voile sur les mécanismes économiques et politiques qui ont préparé le terrain à l’insurrection armée connue localement sous le nom de shebabs, sans lien organique avéré avec les milices somaliennes du même nom.

La région concentre l’un des plus vastes gisements gaziers d’Afrique australe, évalué à plusieurs dizaines de milliards de dollars d’investissements potentiels. Les majors TotalEnergies, ExxonMobil et l’italien Eni y ont déployé d’ambitieux projets de gaz naturel liquéfié (GNL). Pourtant, près d’une décennie après les premières découvertes, les populations locales n’ont vu ni emplois durables, ni infrastructures, ni redistribution significative des rentes attendues.

Une rente extractive captée loin des populations

L’enquête du consortium documente la manière dont les autorités centrales de Maputo, certains intérêts étrangers et un réseau d’intermédiaires locaux se sont partagé les bénéfices issus du sous-sol. Les rubis exploités par la société Montepuez Ruby Mining, coentreprise impliquant le britannique Gemfields, ont longtemps alimenté la contestation des communautés expulsées de leurs terres ancestrales. Les concessions forestières, souvent obtenues dans des conditions opaques, ont privé les villages côtiers de leurs ressources traditionnelles.

À ce dépossession économique s’ajoutent des décennies de marginalisation politique. La population, majoritairement musulmane et issue du groupe Mwani, se sent historiquement écartée des cercles de pouvoir dominés par les élites du sud du pays liées au Frelimo, formation au pouvoir depuis l’indépendance de 1975. Le décalage entre la promesse du gaz et la réalité quotidienne, faite de chômage de masse et de services publics défaillants, a nourri un terreau de frustration que les prédicateurs radicaux ont su exploiter à partir du milieu des années 2010.

Forces de sécurité, corruption et radicalisation

L’enquête met également en cause le comportement des forces de défense et de sécurité mozambicaines. Exactions sur les civils, arrestations arbitraires, recours à la torture : ces pratiques, documentées par plusieurs organisations de défense des droits humains, ont alimenté un sentiment d’humiliation collective. Loin de couper l’insurrection de sa base sociale, la militarisation de la réponse étatique a contribué à grossir les rangs des groupes armés, en particulier parmi les jeunes hommes sans perspective.

La corruption agit comme un accélérateur. Des fonctionnaires locaux, des officiers et des intermédiaires auraient détourné une partie des compensations destinées aux populations déplacées par les projets gaziers de la péninsule d’Afungi. Le scandale dit de la « dette cachée », qui a coûté plus de deux milliards de dollars aux finances publiques mozambicaines à partir de 2016, illustre l’ampleur du dévoiement des ressources nationales par certaines élites.

Un conflit aux ramifications régionales

Depuis l’attaque de Mocímboa da Praia en 2017, la violence a fait plusieurs milliers de morts et déplacé environ un million de personnes. L’offensive djihadiste contre la ville de Palma, en mars 2021, avait contraint TotalEnergies à invoquer la force majeure et à suspendre son projet de GNL estimé à vingt milliards de dollars. Le déploiement de troupes rwandaises, financées en partie par l’Union européenne, ainsi que d’une mission de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), a permis de reprendre temporairement le contrôle de plusieurs localités.

Pour autant, la racine du problème reste intacte. Tant que la rente du gaz, des rubis et du bois ne sera pas redistribuée de manière transparente aux communautés de Cabo Delgado, et tant que les abus des forces de sécurité ne feront pas l’objet de poursuites crédibles, le risque d’une insurrection chronique demeurera élevé. Les partenaires étrangers du Mozambique, à commencer par les majors énergétiques européennes, se trouvent désormais sommés d’assumer leur part de responsabilité dans un équilibre social que les promesses contractuelles n’ont pas suffi à garantir. Selon RFI Afrique.

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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