En promettant de refonder la relation entre Israël et Washington s’il accédait à la tête du gouvernement, Gadi Eisenkot installe un marqueur politique lourd de sens. L’ancien chef d’état-major de Tsahal, passé par le cabinet de guerre mis en place après le 7 octobre 2023, se pose en alternative à Benjamin Netanyahou sur le terrain où ce dernier a longtemps régné sans partage : la gestion du lien stratégique avec le principal allié de l’État hébreu. L’annonce intervient alors que la coalition au pouvoir est fragilisée par des sondages défavorables et par la perspective, à terme, d’élections législatives anticipées.
Un ancien militaire qui transforme son capital sécuritaire en offre politique
Gadi Eisenkot n’est pas un novice. Chef d’état-major de Tsahal entre 2015 et 2019, il a piloté la doctrine dite de « la guerre entre les guerres » visant à contenir l’implantation iranienne en Syrie. Entré en politique dans le sillage de Benny Gantz au sein du parti Unité nationale, il a rejoint le cabinet de guerre au lendemain de l’attaque du Hamas, avant d’en claquer la porte en juin 2024, estimant que les objectifs stratégiques à Gaza n’étaient ni définis ni atteints. Ce parcours lui confère une légitimité rare : celle d’un général respecté par l’appareil de défense, endeuillé par la perte de son fils tombé au combat à Gaza, et libéré de la discipline gouvernementale.
Sa promesse de « renouveler » les relations avec les États-Unis vise un double public. À l’intérieur, elle s’adresse à un électorat de centre-droit inquiet de l’isolement diplomatique d’Israël et des tensions récurrentes avec l’administration démocrate durant la séquence Biden, puis des zones d’ombre apparues avec le retour de Donald Trump. À l’extérieur, elle envoie un signal aux cercles sécuritaires et parlementaires américains, de plus en plus critiques sur la conduite des opérations à Gaza et sur la stratégie régionale du cabinet Netanyahou.
Washington, variable décisive de la politique intérieure israélienne
La relation bilatérale ne se limite pas à la symbolique. Elle conditionne l’aide militaire annuelle, estimée à 3,8 milliards de dollars dans le cadre du mémorandum d’accord signé en 2016 pour la décennie en cours, l’accès aux munitions guidées, le parapluie diplomatique au Conseil de sécurité et la coordination face à l’Iran. Toute dégradation de ce lien pèse immédiatement sur la posture militaire d’Israël face au Hezbollah au Liban, aux Houthis au Yémen et au programme nucléaire iranien. Eisenkot en fait l’un des ressorts explicites de sa candidature, sans en détailler publiquement les contours opérationnels.
Ce positionnement s’inscrit dans une tradition : plusieurs anciens chefs d’état-major, d’Ehud Barak à Benny Gantz, ont tenté la bascule vers la politique en se présentant comme des gestionnaires plus prévisibles de l’alliance américaine. Aucun n’est parvenu à déloger durablement Benjamin Netanyahou, qui demeure, malgré l’érosion de sa popularité depuis le 7 octobre, l’une des figures les plus résilientes de la vie politique israélienne depuis son premier mandat en 1996.
Conséquences régionales : un signal lu de Beyrouth à Téhéran
La reconfiguration qui se dessine à Jérusalem est scrutée bien au-delà des frontières israéliennes. À Gaza, l’évolution du rapport entre le cabinet israélien et la Maison-Blanche détermine le rythme des négociations indirectes avec le Hamas, les fenêtres humanitaires et la question de l’après-guerre. Au Liban, elle influe sur la robustesse de l’accord de cessation des hostilités conclu fin novembre 2024 et sur la posture de la Force intérimaire des Nations unies. Face à l’Iran, elle détermine la marge de manœuvre pour d’éventuelles frappes préventives et la crédibilité de la pression économique.
Les capitales arabes, en particulier Riyad, Le Caire et Amman, suivent également avec attention la perspective d’un gouvernement israélien recentré. Le dossier de la normalisation avec l’Arabie saoudite, suspendu depuis le déclenchement de la guerre à Gaza, est indissociable de la nature du leadership en place à Jérusalem et de sa capacité à offrir une perspective politique aux Palestiniens. Pour les partenaires africains d’Israël, de l’Éthiopie au Maroc en passant par les États du Sahel, un apaisement du bras de fer avec Washington faciliterait la poursuite d’une coopération sécuritaire et technologique parfois contestée sur la scène internationale.
Reste que les intentions de Gadi Eisenkot devront passer l’épreuve d’un calendrier électoral encore indéterminé, d’un système proportionnel qui impose les coalitions, et d’une opinion israélienne traumatisée dont les priorités demeurent le retour des otages et la sécurité des frontières nord et sud.
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