Sucreries du Gabon : chute de 25 % de la production à Franceville

Young man operates machinery in a sugar cane processing workshop, showcasing industrial labor.Photo : Stiven Rivera / Pexels

Les Sucreries du Gabon, unique producteur national de sucre installé près de Franceville, dans le Haut-Ogooué, affichent un bilan commercial dégradé pour les neuf premiers mois de 2026. L’entreprise, née en avril 2024 du rachat par l’État des actifs de l’ancienne Sucaf, a réalisé 7,43 milliards de francs CFA de recettes sur la période, soit une moyenne mensuelle d’environ 826 millions. Dans le même temps, l’activité industrielle a reculé de 25,3 %, un chiffre qui place la direction et les salariés dans l’expectative.

Un modèle actionnarial turco-gabonais mis à l’épreuve

La structure capitalistique issue de la reprise avait suscité des attentes importantes dans le bassin sucrier du Haut-Ogooué. Le groupe turc MFB International détient 90 % du capital, l’État gabonais conservant les 10 % restants, un attelage présenté comme la garantie d’un redémarrage industriel après les difficultés de l’opérateur précédent. Dix-huit mois plus tard, les indicateurs d’exploitation interrogent la robustesse du schéma retenu.

Le directeur des ressources humaines, Paul Francis Mvomo, pointe une rupture dans la clientèle industrielle qui constituait le socle du chiffre d’affaires. « Aujourd’hui, nous avons une difficulté particulière de pouvoir vendre le sucre parce que les industriels qui constituaient le plus gros de notre chiffre d’affaires n’achètent pas de sucre chez nous », explique-t-il à Gabon Review. Cette défection, dont les contours ne sont pas rendus publics, renvoie à une question classique dans les filières sucrières africaines : la concurrence des sucres importés, souvent moins chers, et la préférence des agro-industriels pour des approvisionnements extérieurs mieux calibrés en qualité et en prix.

Le cas gabonais s’inscrit dans une tendance régionale observée depuis plusieurs années. Au Cameroun, la Société sucrière du Cameroun (Sosucam) a elle aussi fait face à la pression des importations venues notamment du Brésil et d’Asie, obligeant les autorités à activer périodiquement des mesures de régulation douanière. En Côte d’Ivoire, les producteurs Sucrivoire et Sucaf CI bénéficient d’un dispositif de protection tarifaire sans lequel la production locale, structurellement plus coûteuse, peinerait à tenir face aux cargaisons d’importation.

Franceville sous la menace d’un précédent local

La mémoire industrielle du Haut-Ogooué entretient une inquiétude particulière. Avant la Sucaf puis les Sucreries du Gabon, la Société sucrière du Haut-Ogooué (SOSUHO) avait déjà cessé ses activités, laissant un bassin d’emplois durablement affaibli. La perspective d’un deuxième épisode de ce type nourrit la crainte exprimée sans détour par un salarié interrogé par Gabon Review : « Il n’a qu’à faire le tout possible de nous trouver quand même quelqu’un qui va nous garder. »

La filière sucre gabonaise reste modeste à l’échelle continentale. L’Afrique produit, selon les ordres de grandeur publiés par l’Organisation internationale du sucre ces dernières années, moins de 10 millions de tonnes par an pour une consommation supérieure, ce qui en fait un continent structurellement importateur. Pour un pays comme le Gabon, dont la population avoisine 2,3 millions d’habitants et dont le marché intérieur est étroit, la viabilité d’une unité de production unique dépend presque entièrement de la capacité à verrouiller les débouchés industriels locaux.

Relance publique et équation de la souveraineté alimentaire

En septembre 2026, l’exécutif gabonais a engagé une réflexion sur les voies d’un redémarrage. Lubin Ntoutoume, alors ministre de l’Industrie et de la Transformation locale, s’est déplacé sur le site de Franceville. La visite a donné lieu à un passage en revue de l’ensemble du dispositif productif : plantations de canne, outil industriel, logistique de transport et conditionnement. Les conclusions opérationnelles de cet audit de terrain n’ont pas été rendues publiques.

Les leviers connus pour redresser une sucrerie en difficulté sont balisés : rehaussement des droits de douane sur le sucre importé, contingents d’importation réservés aux périodes de soudure, obligation d’achat local pour les industriels agroalimentaires installés dans le pays, soutien aux rendements agricoles de la canne. Chacun de ces instruments comporte un coût budgétaire ou un impact sur le prix au consommateur, un arbitrage que le gouvernement gabonais devra expliciter s’il souhaite éviter que la seule sucrerie du pays ne s’ajoute à la liste des unités industrielles disparues du Haut-Ogooué.

Au-delà du sort immédiat des salariés de Franceville, c’est la cohérence de la stratégie de transformation locale affichée par Libreville qui se joue dans ce dossier. La capacité de l’État à faire respecter une préférence industrielle nationale, sans contrevenir à ses engagements commerciaux régionaux dans la zone CEMAC, dira si la reprise de 2024 était une opération de sauvetage ponctuelle ou le socle d’une véritable filière sucrière gabonaise.

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Awa Ngoma
Journaliste industrielle, Awa Ngoma couvre les filières manufacturières, la logistique portuaire et les grands projets d'infrastructures en Afrique centrale et de l'Ouest. Ingénieure de formation, elle analyse les chaînes de valeur locales, les implantations d'unités de production et les contrats de concession routière, ferroviaire et portuaire.

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