La question de la souveraineté pharmaceutique revient au centre du débat public sénégalais. Les pharmaciens du secteur privé, structurés autour de leurs organisations professionnelles, viennent de rendre publiques leurs propositions pour réduire la dépendance du pays aux médicaments importés. Le message adressé à l’exécutif est clair : sans réforme d’ampleur, l’approvisionnement en produits de santé restera un maillon faible de la politique sanitaire nationale.
Le Sénégal, à l’image de la plupart des marchés ouest-africains, importe l’écrasante majorité de ses médicaments. Une vulnérabilité mise en lumière lors de la pandémie de Covid-19, quand les ruptures d’approvisionnement mondiales avaient exposé la fragilité des chaînes logistiques régionales. Depuis, la production locale figure officiellement parmi les priorités des pouvoirs publics, mais les acteurs privés estiment que la traduction opérationnelle tarde à venir.
Un plaidoyer structuré du secteur officinal
Les pharmaciens privés ont détaillé une feuille de route visant à conjuguer sécurisation de l’approvisionnement, développement industriel et régulation du marché. Ils plaident pour un environnement fiscal et douanier plus incitatif à l’égard des unités de production locales, ainsi que pour un cadre réglementaire modernisé qui accélérerait l’homologation des médicaments fabriqués au Sénégal. La profession met également en avant la nécessité de renforcer les mécanismes de contrôle qualité, condition sine qua non pour crédibiliser l’offre nationale auprès des prescripteurs et des patients.
Autre axe défendu par le secteur officinal : la lutte contre le marché parallèle. La circulation de médicaments falsifiés ou détournés constitue à la fois un problème de santé publique et un manque à gagner pour les acteurs légaux. Les représentants du privé demandent une application plus stricte des textes existants et une meilleure coordination entre douanes, forces de sécurité et Agence sénégalaise de réglementation pharmaceutique (ARP), installée depuis quelques années pour professionnaliser la supervision du secteur.
Une industrie locale à reconstruire
Sur le plan industriel, le pays ne compte qu’un nombre limité d’unités de fabrication, dont la production ne couvre qu’une fraction des besoins nationaux. La montée en puissance d’un tissu industriel pharmaceutique suppose des investissements lourds, un accès à des financements longs et une main-d’œuvre qualifiée. Les officines rappellent que sans commande publique orientée vers la production locale, aucun industriel ne prendra le risque d’engager des capitaux significatifs. La Pharmacie nationale d’approvisionnement (PNA), centrale d’achat de l’État, est ainsi appelée à jouer un rôle plus structurant.
Le débat s’inscrit dans une dynamique continentale. L’Union africaine, à travers son projet d’Agence africaine du médicament (AMA), vise justement à harmoniser les procédures d’enregistrement et à favoriser l’émergence de champions industriels régionaux. Plusieurs pays voisins, du Maroc à la Côte d’Ivoire en passant par le Ghana, avancent leurs pions sur ce marché estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars à l’échelle du continent. Le Sénégal, qui ambitionne de devenir un hub régional dans les sciences de la vie, dispose d’atouts logistiques et académiques, mais accuse encore un retard capacitaire.
Un dialogue attendu avec l’exécutif
Les pharmaciens privés se disent prêts à s’engager dans une concertation formelle avec le ministère de la Santé et de l’Action sociale ainsi qu’avec les ministères en charge de l’Industrie et des Finances. Ils insistent sur la nécessité d’un pilotage interministériel, faute de quoi les mesures resteraient dispersées. Leur démarche traduit aussi une inquiétude économique : la profession officinale, confrontée à la pression sur les marges et à la concurrence informelle, cherche à consolider son rôle dans la chaîne de valeur nationale.
Reste à savoir quel accueil le gouvernement réservera à ces propositions. Les nouvelles autorités sénégalaises ont fait de la souveraineté économique un pilier de leur discours, et la santé constitue un terrain d’application politiquement sensible. La capacité à traduire ces annonces en programmes budgétés, avec un calendrier lisible pour les investisseurs, déterminera l’ampleur du basculement vers une industrie pharmaceutique nationale. Selon Seneweb, les représentants des officines attendent désormais des signaux concrets de l’État pour engager la prochaine étape.
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