Migration : les arrivées de Sénégalais aux Canaries chutent de moitié

A breathtaking aerial view of the rugged coastline and clear blue waters of Lanzarote, Spain.Photo : Claudio Fornaciari / Pexels

Les chiffres de la migration irrégulière entre le Sénégal et l’archipel espagnol des Canaries marquent une inflexion notable. Selon les données présentées lors d’un atelier organisé les 9 et 10 décembre à Dakar par le Programme opérationnel conjoint II (POC II) « Aar bakkan – Samm yeleff », les arrivées de ressortissants sénégalais sur l’archipel sont passées de 9 554 à 4 918 en l’espace d’un an, soit une diminution de près de moitié. Ce reflux intervient alors que la route atlantique demeure l’une des plus meurtrières au monde et figure au premier rang des préoccupations sécuritaires partagées entre Dakar et Madrid.

Une route atlantique sous haute surveillance

Le couloir maritime reliant les côtes sénégalaises et mauritaniennes à l’archipel canarien s’était imposé, depuis 2020, comme l’axe principal de la migration irrégulière vers l’Europe. La saturation des trajectoires méditerranéennes, conjuguée à la dégradation des conditions économiques dans plusieurs zones du littoral ouest-africain, avait alimenté un afflux record. Le repli observé sur la dernière période traduit donc autant l’effet des dispositifs de surveillance renforcés que la mobilisation d’acteurs nationaux et internationaux engagés dans la prévention des départs.

Le POC II « Aar bakkan – Samm yeleff », dont l’intitulé en wolof renvoie à la protection de la vie humaine, constitue l’un des piliers de cette réponse coordonnée. Le programme associe les autorités sénégalaises et des partenaires européens autour d’actions de sensibilisation, de surveillance côtière et d’appui aux communautés de pêcheurs, dont les pirogues servent fréquemment d’embarcations pour la traversée. Les chiffres dévoilés à Dakar suggèrent que la combinaison d’opérations maritimes et d’initiatives socio-économiques produit des résultats tangibles, sans pour autant tarir le phénomène.

Un recul des arrivées qui n’efface pas le risque

La baisse de 9 554 à 4 918 arrivées de Sénégalais aux Canaries doit être lue avec prudence. Si la pression migratoire semble s’atténuer, le bilan humain de la route atlantique reste lourd. Les organisations spécialisées dans la défense des migrants documentent régulièrement des naufrages au large des côtes mauritaniennes et sénégalaises, parfois sans survivants. Le repli statistique ne signifie pas la disparition des candidats au départ, mais plutôt un déplacement possible des points d’embarquement, une recomposition des filières et une adaptation des passeurs aux dispositifs de contrôle.

Les autorités sénégalaises insistent depuis plusieurs mois sur la nécessité d’agir en amont, en s’attaquant aux ressorts structurels du départ. Le chômage des jeunes, la baisse des revenus dans la pêche artisanale et l’attractivité persistante du modèle migratoire européen continuent d’alimenter le phénomène. À cet égard, le POC II articule prévention sécuritaire et appui à la résilience économique des communautés littorales, considérées comme les principales pourvoyeuses de candidats à la traversée.

Dakar et Madrid à l’épreuve d’une coopération durable

La relation bilatérale entre le Sénégal et l’Espagne s’est consolidée autour de la gestion migratoire, avec un volet opérationnel assuré par la Garde civile espagnole et la Marine nationale sénégalaise. Les patrouilles conjointes, déployées depuis Dakar, contribuent à intercepter les embarcations avant leur engagement en haute mer. Cette coopération a connu un coup d’accélérateur après le pic d’arrivées enregistré en 2023 et 2024, alors que les autorités canariennes alertaient sur la saturation de leurs centres d’accueil.

Reste que les ONG impliquées dans le programme insistent sur la nécessité d’éviter une lecture exclusivement sécuritaire du dossier. La sensibilisation menée auprès des familles, des chefs religieux et des communautés de pêcheurs constitue, selon plusieurs intervenants à l’atelier de Dakar, un levier décisif pour ancrer durablement la baisse observée. La question du retour volontaire et de la réinsertion des migrants reconduits demeure également au cœur des discussions, alors que plusieurs vagues d’expulsions ont nourri des tensions sociales dans certaines régions de départ comme la Casamance et le littoral thiessois.

Le défi pour Dakar consiste désormais à transformer cette tendance favorable en dynamique structurelle, en évitant que la pression migratoire ne se reporte sur d’autres routes, notamment vers les îles Baléares ou via la Mauritanie. Selon PressAfrik, le POC II entend poursuivre ses actions de proximité au cours des prochains mois.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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