Christian de Boissieu plaide pour renégocier les contrats miniers africains

A large yellow mining truck in a rocky quarry under a clear sky.Photo : Gansham Ramchandani / Pexels

L’appel à renégocier les contrats miniers africains portant sur les métaux critiques gagne du terrain dans les cercles économiques européens. Christian de Boissieu, professeur émérite à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et président de la Fondation Concorde, l’a martelé lors des 26èmes Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, tenues du 2 au 5 juillet 2026 sur le thème « Naviguer dans un monde sans repères ». L’économiste, également vice-président du Cercle des économistes fondé par Jean-Hervé Lorenzi, considère que le continent africain ne perçoit pas une juste part de la valeur générée par ses ressources stratégiques.

Une refonte contractuelle jugée inévitable

Le raisonnement de l’ancien président du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre français s’appuie sur un constat structurel. Les accords qui régissent aujourd’hui l’extraction du cobalt, du lithium, du manganèse ou des terres rares ont pour la plupart été négociés à une époque où ces minerais n’occupaient pas la place stratégique qui est la leur désormais. La bascule vers l’électrification des transports, le stockage stationnaire et la fabrication de semi-conducteurs a rebattu les cartes. Les prix de référence, les clauses de partage de la rente et les obligations locales figurant dans ces contrats reflètent, selon Boissieu, un rapport de force largement dépassé.

La renégociation ne relève pas, dans son analyse, d’une posture idéologique mais d’une nécessité économique. Les États africains producteurs, de la République démocratique du Congo à la Guinée en passant par le Zimbabwe et la Namibie, disposent d’une fenêtre historique. La demande mondiale pour ces intrants industriels progresse à un rythme soutenu, portée par les politiques climatiques européennes, américaines et chinoises. Cette tension sur l’offre confère aux détenteurs de gisements un pouvoir de négociation qu’ils n’avaient plus connu depuis les années 1970.

La bataille de la transformation locale

Au-delà du seul niveau des redevances, l’économiste insiste sur la question de la valeur ajoutée captée localement. L’exportation de minerais bruts prive les économies africaines de l’essentiel de la chaîne de valeur, concentrée dans les raffineries chinoises et, plus marginalement, occidentales. La Chine traite à elle seule une part écrasante du cobalt et du lithium mondiaux, y compris ceux extraits sur le sol africain. Cette configuration place les pays producteurs en position de simple fournisseur de matière première, avec des retombées industrielles limitées.

Plusieurs capitales ont déjà amorcé un virage. Kinshasa multiplie les discussions autour d’une transformation locale du cobalt, tandis que le Zimbabwe a imposé dès 2022 des restrictions à l’exportation de lithium brut. L’Indonésie, hors du continent africain, sert d’exemple souvent cité pour sa stratégie d’interdiction des exportations de nickel non transformé, qui a attiré des investissements industriels massifs. Reste que ces politiques exigent des infrastructures énergétiques, logistiques et humaines dont beaucoup d’États africains restent démunis.

Un contexte géopolitique favorable aux producteurs

La rivalité entre Washington, Bruxelles et Pékin autour des chaînes d’approvisionnement en matières premières critiques crée un espace de négociation inédit pour les capitales africaines. Le Critical Raw Materials Act européen, adopté en 2024, et l’Inflation Reduction Act américain ont accentué la course aux partenariats sécurisés. Chaque grande puissance cherche à diversifier ses sources et à réduire sa dépendance à un fournisseur unique. Les producteurs africains peuvent, à ce titre, jouer une carte de mise en concurrence explicite entre acheteurs.

Christian de Boissieu met néanmoins en garde contre une lecture trop mécanique de ce rapport de force. Les contrats miniers engagent des investissements de très long terme et des capitaux considérables. Toute renégociation brutale risquerait d’assécher les flux d’investissements directs étrangers, dont les économies concernées ont besoin. L’exercice suppose donc un équilibre délicat entre affirmation souveraine et maintien d’une attractivité minimale pour les opérateurs internationaux.

L’économiste plaide en définitive pour une approche coordonnée entre États africains producteurs, sur le modèle embryonnaire de l’initiative batteries électriques lancée par la RDC et la Zambie. Une action concertée renforcerait, selon lui, le poids des capitales dans les futurs cycles de négociation, tant sur les redevances que sur les clauses de transformation locale et de transfert technologique. Selon Financial Afrik, ces déclarations s’inscrivent dans une réflexion plus large sur la place du continent dans la recomposition des chaînes de valeur mondiales.

Pour aller plus loin

Gabon : l’État renonce à 51,8 milliards de FCFA d’impôts miniers · Zimbabwe : une usine de sulfate de lithium à 400 millions USD à Arcadia · Manganèse : Eramet vise 700 000 tonnes transformées au Gabon d’ici 2031

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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