La langue arabe face au recul de son statut officiel

Creative calligraphy setup with Arabic script papers, magnifying glass, ink bottles, and blank notepad.Photo : Sedanur Kunuk / Pexels

La défense de la langue arabe s’impose de nouveau comme un sujet politique et culturel de premier plan dans le monde arabe. Le débat, relancé par le quotidien libanais Al Akhbar, dépasse la simple querelle linguistique : il touche à la souveraineté culturelle, à la cohésion nationale et à la place des sociétés arabes dans l’économie mondiale de la connaissance. Alors que l’arabe demeure la langue officielle d’une vingtaine d’États et l’une des six langues officielles des Nations unies, son usage recule dans plusieurs domaines stratégiques, de l’enseignement supérieur aux affaires en passant par la recherche scientifique.

Un statut officiel fragilisé par les pratiques réelles

Le paradoxe est ancien mais s’accentue. Consacrée par les constitutions du Maghreb au Golfe, la langue arabe se voit concurrencée, dans les faits, par l’anglais et le français dans les espaces où se joue la modernité économique. Universités privées, écoles d’ingénieurs, cabinets d’audit, plateformes numériques : autant de lieux où la langue nationale n’est plus l’outil premier de production intellectuelle. Le phénomène nourrit une inquiétude croissante chez les intellectuels arabes, qui y voient moins une évolution naturelle qu’un abandon assumé par les responsables publics.

Cette érosion se lit aussi dans les indicateurs éducatifs. Les évaluations internationales pointent depuis plusieurs années les difficultés des élèves de la région en lecture et en compréhension écrite, y compris dans leur langue maternelle. Al Akhbar souligne que la faiblesse des politiques linguistiques, conjuguée à la marchandisation de l’enseignement, produit des générations dont la maîtrise de l’arabe littéral s’affaiblit sans qu’une autre langue soit véritablement consolidée en contrepartie.

Une responsabilité collective diluée

Qui doit protéger l’arabe ? La question, posée frontalement par le journal beyrouthin, met en cause plusieurs acteurs. Les académies de la langue, présentes au Caire, à Damas, à Amman ou à Rabat, disposent de moyens limités et peinent à peser sur les usages contemporains, notamment numériques. Les ministères de l’éducation, souvent contraints par des logiques budgétaires, arbitrent en faveur des filières bilingues jugées plus rentables sur le marché du travail. Les médias eux-mêmes, y compris les grandes chaînes panarabes, tolèrent un registre mixte où se mêlent dialectal, arabe standard et emprunts étrangers.

Le secteur privé n’échappe pas à cette dynamique. Dans les capitales du Golfe, l’anglais s’est imposé comme langue de travail dominante au sein des banques, des compagnies aériennes et des administrations à forte composante expatriée. Aux Émirats arabes unis, plusieurs initiatives publiques ont été lancées ces dernières années pour réhabiliter l’arabe dans l’espace économique et administratif, sans renverser la tendance de fond. Le contraste avec des puissances comme la France ou la Chine, qui financent activement la diffusion de leurs langues à l’étranger, reste saisissant.

Un enjeu de souveraineté et d’influence

Au-delà de la sphère culturelle, la question linguistique recoupe des considérations géopolitiques. La langue est un vecteur d’influence, un instrument de soft power et un marqueur d’appartenance. Sa marginalisation dans les sciences dures, dans l’intelligence artificielle ou dans les corpus numériques limite la capacité des sociétés arabes à produire du savoir en leurs propres termes. Les grands modèles de langue développés par les géants technologiques traitent l’arabe avec une précision inférieure à celle de l’anglais ou du mandarin, ce qui accentue la dépendance technologique des pays de la région.

Certaines initiatives tentent d’inverser la tendance. Riyad a lancé, à travers plusieurs de ses fonds souverains, des programmes destinés à enrichir le contenu arabe en ligne. Doha finance des chaires universitaires dédiées à la traduction et à la lexicographie. Ces efforts restent toutefois dispersés et se heurtent à l’absence d’une stratégie panarabe coordonnée, comparable à celle que déploie l’Organisation internationale de la Francophonie pour le français.

Reste que la protection de l’arabe ne se décrète pas uniquement depuis les cabinets ministériels. Elle suppose une refonte des cursus, un investissement massif dans les industries culturelles et une réhabilitation de l’écrit littéraire face à l’oral dialectal. Sans quoi la langue du Coran et de Mahmoud Darwich risque, à terme, de perdre sa fonction structurante dans des sociétés déjà traversées par de profondes fractures identitaires. Selon Al Akhbar, la véritable question n’est plus de savoir qui menace l’arabe, mais qui accepte encore d’assumer politiquement sa défense.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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