La Corne de l’Afrique traverse une phase de recomposition accélérée. Selon les informations relayées par la presse arabe, un axe articulant Israël, les Émirats arabes unis et l’Éthiopie prendrait forme, avec en ligne de mire l’affaiblissement de l’Érythrée. À Asmara, la crainte est explicite : voir se reproduire, à l’échelle nationale, un scénario de fragmentation comparable à celui du Soudan voisin, où la guerre entre l’armée et les Forces de soutien rapide a désagrégé l’appareil d’État depuis avril 2023.
Un triangle stratégique autour d’Addis-Abeba
Le rapprochement entre Abou Dhabi et Addis-Abeba n’est pas nouveau. Les Émirats figurent parmi les premiers partenaires économiques de l’Éthiopie et ont soutenu financièrement Abiy Ahmed durant le conflit du Tigré, entre 2020 et 2022, par des livraisons d’armements et des transferts monétaires. Israël, de son côté, cultive de longue date une relation discrète mais dense avec Addis-Abeba, nourrie par des coopérations sécuritaires, agricoles et de renseignement.
Ce que décrit désormais la presse libanaise, c’est la consolidation d’un véritable triangle : l’Éthiopie sert de pivot continental, les Émirats apportent la profondeur financière et logistique, Israël fournit l’expertise sécuritaire et le relais diplomatique. Le point de convergence tient à un objectif partagé : sécuriser un accès stable à la mer Rouge et contenir les acteurs perçus comme hostiles, au premier rang desquels l’Érythrée d’Issayas Afewerki.
La revendication éthiopienne d’un accès maritime
La question de l’ouverture maritime domine l’agenda éthiopien. Depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, Addis-Abeba est privée de façade côtière, une situation que le Premier ministre Abiy Ahmed qualifie régulièrement d’anomalie historique. Ses déclarations de l’automne 2023 sur le droit de l’Éthiopie à un port souverain ont provoqué une onde de choc à Asmara comme à Mogadiscio. Le mémorandum signé en janvier 2024 avec le Somaliland, prévoyant l’accès à vingt kilomètres de littoral en échange d’une reconnaissance, a encore aggravé les tensions régionales.
Dans ce contexte, tout appui extérieur susceptible de renforcer les capacités militaires ou navales éthiopiennes est interprété par Asmara comme une menace directe. Les autorités érythréennes, réputées pour leur lecture réaliste des rapports de force, redoutent une combinaison d’ingérences politiques, de pressions économiques et d’appuis à des mouvements d’opposition intérieurs.
Le spectre soudanais et la mer Rouge en jeu
La référence à une « soudanisation » de l’Érythrée fait écho aux dynamiques observées dans le pays voisin. Le rôle prêté aux Émirats dans le soutien aux Forces de soutien rapide dirigées par Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti, a été documenté par plusieurs rapports d’experts des Nations unies. Les livraisons d’armements transitant par le Tchad, la Libye et l’Ouganda ont alimenté une guerre qui a fait plus de dix millions de déplacés et menace l’unité territoriale du Soudan. La perspective d’un traitement similaire réservé à l’Érythrée, État à parti unique et à structure verrouillée, inquiète jusque dans les capitales régionales traditionnellement discrètes.
Pour Israël, l’enjeu se lit à travers le prisme de la sécurité maritime. Les attaques houthistes contre le trafic commercial en mer Rouge depuis fin 2023 ont fait de ce corridor un point névralgique. Contrôler ou influencer les rives africaines du détroit de Bab el-Mandeb devient un objectif de premier plan, tant pour protéger le port d’Eilat que pour peser sur les flux énergétiques mondiaux. Les Émirats, présents à Assab en Érythrée jusqu’en 2021, puis à Berbera au Somaliland, poursuivent une logique similaire d’implantation portuaire le long de la façade est-africaine.
Asmara sur la défensive
Face à cette configuration, Issayas Afewerki multiplie les signaux d’alignement avec l’Égypte et, plus prudemment, avec l’Iran. Le Caire, hostile au projet éthiopien du Grand barrage de la Renaissance, partage avec Asmara la volonté de contenir Abiy Ahmed. Cette polarisation transforme la Corne de l’Afrique en zone de friction entre deux blocs aux contours encore mouvants, mais dont les intérêts se cristallisent autour du contrôle des accès maritimes et des ressources hydriques.
Reste que l’Érythrée dispose d’un appareil sécuritaire éprouvé et d’une capacité de résistance rarement prise en défaut depuis trois décennies. La tentation d’une pression coordonnée risquerait de produire l’effet inverse de celui recherché, en poussant Asmara vers des alliances plus radicales. Selon Al Akhbar, les prochains mois seront déterminants pour mesurer l’ampleur réelle de ce réalignement.
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