En envoyant une délégation au forum judiciaire tenu dans la métropole turque, l’Algérie poursuit un travail de fond engagé depuis plusieurs années : densifier son réseau d’accords d’entraide pénale et d’extradition avec des partenaires situés hors du cadre européen classique. L’exercice, discret, se joue dans l’ombre des grandes séquences diplomatiques, mais pèse lourd sur des dossiers concrets, de la lutte contre le blanchiment au rapatriement des avoirs détournés, en passant par la poursuite transnationale de ressortissants recherchés par la justice algérienne.
Un signal politique adressé à Ankara autant qu’à Paris
Le choix d’Istanbul comme scène n’est pas neutre. Depuis le voyage d’État de Recep Tayyip Erdogan à Alger en janvier 2020 et la visite du président Abdelmadjid Tebboune en Turquie en mai 2022, les deux capitales ont posé les jalons d’un partenariat stratégique dont la dimension juridique restait l’un des maillons les moins visibles. Les échanges commerciaux bilatéraux ont dépassé la barre des cinq milliards de dollars sur la période récente, et la Turquie figure désormais parmi les premiers investisseurs étrangers hors hydrocarbures en Algérie, notamment dans la sidérurgie et le textile.
Cette densification économique appelait une infrastructure juridique à la hauteur. Les sociétés turques implantées à Oran, Bejaïa ou Tébessa, comme les ressortissants algériens établis en Anatolie, créent mécaniquement un volume de contentieux civils, commerciaux et pénaux qui exigent des mécanismes d’entraide fluides. La présence algérienne au rendez-vous d’Istanbul s’inscrit dans ce prolongement, et vient compléter l’accord d’entraide judiciaire en matière pénale signé entre les deux pays et ratifié par Alger.
En toile de fond, les relations entre l’Algérie et la France traversent depuis l’été 2024 l’une de leurs crises les plus durables, après le ralliement de Paris au plan marocain d’autonomie du Sahara occidental. Les coopérations judiciaires franco-algériennes, déjà heurtées par l’affaire de l’écrivain Boualem Sansal et par plusieurs dossiers d’opposants, s’en trouvent fragilisées. Diversifier les partenaires devient, pour la chancellerie algérienne, un impératif opérationnel autant qu’une posture politique.
Le contenu réel d’une coopération judiciaire moderne
Derrière le vocabulaire protocolaire des forums internationaux, les partenariats judiciaires bilatéraux recouvrent un socle de dispositifs très concrets. L’extradition en constitue l’instrument le plus visible, mais aussi le plus politique : chaque convention négocie l’équilibre entre la souveraineté de l’État requis et les garanties offertes au justiciable. L’entraide pénale, elle, organise la circulation des preuves, l’audition de témoins par visioconférence, les commissions rogatoires internationales et le gel des avoirs.
S’y ajoutent la formation croisée des magistrats, la numérisation des procédures et la coopération contre la cybercriminalité, trois axes sur lesquels la Turquie s’est positionnée comme un pourvoyeur de solutions pour les pays du Sud, à travers notamment son Académie de la justice. Pour Alger, qui a lancé en 2023 un vaste chantier de modernisation de l’appareil judiciaire incluant la dématérialisation des greffes, l’accès à l’expérience turque présente un intérêt direct.
Un maillage qui se construit du Golfe à l’Afrique
Le rendez-vous d’Istanbul n’est qu’une étape dans une séquence plus large. Au cours des trois dernières années, l’Algérie a multiplié les signatures : mémorandum avec l’Arabie saoudite, négociations avancées avec le Qatar et les Émirats arabes unis sur l’extradition, dialogue renforcé avec la Chine en matière d’entraide pénale, et activation du cadre de l’Union africaine pour la coopération judiciaire continentale. L’enjeu est de bâtir un maillage qui permette à la justice algérienne d’agir dans un espace désormais mondialisé, où les flux financiers illicites et les réseaux criminels ignorent les frontières.
Pour Ankara, accueillir ce type de rencontres consolide une position de hub normatif entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Pour Alger, la démarche permet de peser dans un espace multilatéral où les standards de la coopération pénale sont encore largement définis par les instances occidentales. Reste à mesurer, dans les mois qui viennent, la traduction opérationnelle de ces échanges, à travers la signature de textes contraignants et leur ratification effective par les parlements concernés.
Pour aller plus loin
Sénégal et Rwanda signent 11 accords de coopération à Kigali · Tebboune justifie la rupture diplomatique entre Alger et Abou Dhabi · Jean-Noël Barrot à Bunia, foyer de l’épidémie d’Ebola en RDC

Be the first to comment on "L’Algérie noue des accords judiciaires avec la Turquie à Istanbul"