Les travaux de la commission d’enquête parlementaire sur les licences de pêche se sont poursuivis avec l’audition de Mamadou Goudiaby, convoqué pour s’expliquer sur les conditions d’octroi des autorisations d’exploitation de la ressource halieutique. Cette séquence appartient à un cycle d’auditions ouvert par les députés sénégalais pour reconstituer la chaîne de décision ayant conduit à la délivrance de permis à des navires nationaux comme étrangers. Elle s’inscrit dans un chantier plus large de reddition des comptes engagé depuis l’alternance politique de mars 2024.
Un régime d’octroi au cœur de la souveraineté halieutique
Le cadre juridique sénégalais, hérité du Code de la pêche maritime adopté en 2015, confie au ministère en charge de la Pêche l’attribution des licences, après avis d’une commission consultative. Dans la pratique, les modalités réelles d’octroi, les critères de sélection et le suivi des quotas sont régulièrement contestés par les acteurs de la pêche artisanale, qui dénoncent une concurrence déloyale des navires industriels. Les enquêtes menées ces dernières années par Greenpeace Afrique et par l’ONG britannique Environmental Justice Foundation ont documenté la présence de chalutiers opérant sous pavillon sénégalais tout en appartenant à des intérêts étrangers, pratique dite d’affrètement ou de pavillon de complaisance.
La commission parlementaire cherche précisément à établir qui a signé quoi, dans quelles conditions et au bénéfice de quels armateurs. L’audition de Mamadou Goudiaby s’ajoute à une série d’auditions destinées à reconstituer la traçabilité administrative des dossiers. Ce travail de clarification est d’autant plus attendu que la pêche représente environ 3 % du produit intérieur brut sénégalais et fait vivre, selon les estimations du ministère, plus de 600 000 personnes directement ou indirectement.
Un dossier emblématique de la gouvernance des ressources
Au-delà du cas individuel, les travaux de la commission touchent à une question structurelle : la gouvernance des ressources naturelles communes. Le Sénégal partage avec la Mauritanie, la Gambie, la Guinée-Bissau et la Guinée l’un des espaces maritimes les plus poissonneux du monde, le courant des Canaries, dont les stocks de petits pélagiques se sont effondrés d’environ 50 % en deux décennies selon la FAO. La délivrance opaque de licences nourrit directement la surexploitation et érode la ressource dont dépendent les pêcheurs artisanaux de Saint-Louis, Mbour ou Joal.
Le cas sénégalais fait écho à des précédents régionaux. En Mauritanie, les accords de pêche signés avec la Chine entre 2010 et 2017 ont nourri une vive controverse sur la captation de la rente halieutique. Au Sénégal lui-même, la publication en 2024 par le ministère des Pêches de la liste des navires autorisés avait constitué un premier pas, inédit, vers la transparence. La commission d’enquête parlementaire prolonge cette logique en recherchant la responsabilité politique et administrative derrière les signatures.
Une audition parmi d’autres, un signal politique assumé
L’exercice parlementaire traduit la volonté affichée par la nouvelle majorité d’instaurer une pratique de reddition des comptes dans les secteurs stratégiques. Les licences de pêche rejoignent ainsi d’autres dossiers sensibles examinés depuis 2024, notamment les contrats pétroliers et gaziers ou la gestion du foncier urbain. La convocation de responsables administratifs ou politiques devant une commission d’enquête constitue, dans l’histoire parlementaire sénégalaise, un mécanisme peu utilisé, dont l’activation récente marque un changement d’intensité.
Les suites de l’audition de Mamadou Goudiaby, comme celles des autres auditions, dépendront du rapport final que la commission remettra à l’Assemblée nationale. Ce rapport pourra, le cas échéant, recommander la transmission d’éléments au parquet financier. Reste que l’enjeu dépasse la seule dimension judiciaire. Il engage la capacité du Sénégal à reprendre la main sur un secteur dont la viabilité économique, sociale et écologique conditionne la stabilité des communautés côtières et la sécurité alimentaire de larges pans de la population. La transparence du régime d’octroi n’est pas un supplément d’âme : c’est la condition de survie d’une pêche nationale aujourd’hui sous tension.
Pour aller plus loin
Sénégal : Conseil des ministres du 28 octobre sous pression budgétaire · Budget 2027 au Gabon : l’habitat rural s’invite dans l’arbitrage logement · Cameroun : le MINAT prononce la suspension du parti FSNC avant les scrutins

Be the first to comment on "Licences de pêche au Sénégal : Mamadou Goudiaby entendu par les députés"