Ouattara défend à l’OMC l’industrialisation du cacao et du cajou ivoiriens

Cocoa beans drying outdoors in Ife, Nigeria, emphasizing natural food processing.Photo : Bamidele Sodiq / Pexels

La Côte d’Ivoire a profité des Conférences présidentielles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour exposer sa stratégie industrielle. Le 29 octobre 2026, au siège genevois de l’institution, Alassane Ouattara a présenté la transformation locale des matières premières comme la pierre angulaire d’une nouvelle insertion ivoirienne dans l’économie mondiale. En présence de la directrice générale Ngozi Okonjo-Iweala, il a adossé son propos au concept de « re-globalisation » que celle-ci défend depuis son arrivée à la tête de l’organisation.

Un plaidoyer ivoirien calibré pour l’OMC

Le choix du lieu n’a rien d’anodin. Alors que les politiques industrielles américaine et européenne multiplient les droits de douane sectoriels, les mécanismes d’ajustement carbone aux frontières et les subventions ciblées, les producteurs africains redoutent de voir se refermer les marchés aval où se concentre la valeur ajoutée. En ciblant l’enceinte multilatérale par excellence, Abidjan cherche à inscrire sa doctrine dans le droit du commerce international plutôt que de la subir.

« Notre ambition ne doit pas être simplement d’augmenter les échanges commerciaux ou d’attirer plus de capitaux, mais de mieux orienter les échanges et les investissements vers la transformation structurelle de nos économies », a déclaré le chef de l’État ivoirien. La formule, soigneusement pesée, propose aux partenaires occidentaux un pacte : des règles commerciales qui n’étouffent pas la montée en gamme des pays producteurs.

Cacao et cajou, laboratoires d’une politique industrielle

Premier fournisseur mondial de fèves de cacao et de noix de cajou, la Côte d’Ivoire mesure l’écart entre son poids en volume et sa part dans la chaîne de valeur. Sur la campagne 2024-2025, le taux de transformation locale du cacao a atteint 41 %, tandis que celui de la noix de cajou s’est établi à 43 % en 2025. Ces chiffres, inimaginables il y a dix ans, restent toutefois modestes au regard de la valeur captée en aval par les chocolatiers et les transformateurs asiatiques.

L’exécutif ivoirien fixe désormais un cap chiffré pour l’anacarde : « au moins 80% de transformation locale à l’horizon 2030 ». Cet objectif suppose un quasi-doublement de la capacité industrielle en cinq ans, un défi logistique et financier colossal dans un secteur où la concurrence vietnamienne et indienne a longtemps été structurée autour d’importations de noix brutes ouest-africaines. Le gouvernement n’a pas rendu publique de cible symétrique pour le cacao, ce qui laisse ouverte la question d’un objectif comparable pour les fèves.

Pour mémoire, la Ghana voisine, deuxième producteur mondial de cacao, poursuit depuis 2019 une stratégie proche à travers le Cocoa Processing Company et un cartel de prix négocié avec Abidjan. Les deux capitales ont instauré un différentiel de revenu décent (Living Income Differential) de 400 dollars par tonne en 2019, preuve que la coopération régionale peut peser sur les acheteurs. La transformation locale apparaît comme la suite logique de cette bataille.

Mines, hydrocarbures et pari du privé

Au-delà de l’agriculture, le président Ouattara a étendu la logique à l’or, au pétrole, au gaz, au caoutchouc, au manganèse et au nickel. L’ambition est de reproduire dans l’extraction la trajectoire enclenchée dans l’agroalimentaire, à un moment où la demande en minerais critiques pour la transition énergétique recompose la cartographie des investissements miniers africains. Le pays entend ainsi se positionner face à des concurrents comme la Guinée, le Ghana ou le Mali, qui durcissent eux aussi leurs codes miniers.

« Le véritable défi est de passer d’une économie qui exporte principalement ses ressources à une économie qui les transforme, développe ses compétences, innove et crée davantage de valeur sur son territoire », a résumé Alassane Ouattara. Le cadre opérationnel existe : le Plan national de développement 2026-2030 (PND) attend plus de 70 % de ses financements du secteur privé, pari risqué dans un environnement mondial de taux encore élevés.

Abidjan avance deux atouts pour convaincre les investisseurs. Entre 2012 et 2025, l’économie ivoirienne a progressé à un rythme annuel moyen proche de 7 %, performance peu commune sur le continent. Le classement 2025 de l’évaluation des politiques et institutions nationales (CPIA) de la Banque mondiale la place au deuxième rang africain, confirmant la qualité perçue de son cadre macroéconomique. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), citée comme levier d’intégration, doit offrir aux produits transformés ivoiriens un débouché régional susceptible d’atténuer la dépendance aux marchés européen et nord-américain.

Reste à savoir si l’enceinte de l’OMC, affaiblie par le blocage de son organe d’appel et par la montée des mesures unilatérales, pourra traduire ce plaidoyer en règles effectives. La bataille se jouera autant dans les usines de Yamoussoukro et de San Pedro que dans les salles de négociation genevoises.

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Amina Ben Salem
Journaliste économique pour le Maghreb, Amina Ben Salem suit les économies algérienne, tunisienne et marocaine, ainsi que leurs liens avec l'Afrique subsaharienne. Elle analyse les politiques industrielles, la macroéconomie, les programmes de financement international et les partenariats énergétiques méditerranéens.

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