L’opération conduite par le Département gambien de l’immigration (GID) dans la zone côtière de Tanji et Brufut Ghana Town, en région Côte Ouest, a permis d’intercepter 62 personnes rassemblées en vue d’un départ vers l’Europe. Le groupe, composé de 51 hommes, 5 femmes et 6 mineurs, reflète la géographie habituelle du phénomène migratoire ouest-africain : 25 Gambiens, 22 Sénégalais, 11 Maliens, 2 Ivoiriens et 2 Guinéens. Transférés au centre de gestion des migrations du GID à Tanji, les interpellés y font l’objet d’un enregistrement administratif, avec le concours de la Croix-Rouge gambienne pour la prise en charge sanitaire.
Tanji, verrou stratégique de la route atlantique
Le choix du littoral de la Côte Ouest comme point de rassemblement n’a rien d’anecdotique. Depuis la reprise brutale des traversées vers l’archipel espagnol en 2020, les plages situées entre Banjul et la frontière sud avec la Casamance figurent parmi les principaux points d’embarquement de la route atlantique, celle qui relie l’Afrique de l’Ouest à Tenerife, Gran Canaria et El Hierro. Selon les données publiées par le ministère espagnol de l’Intérieur, plus de 46 800 personnes ont atteint les Canaries en 2024, un record historique, et les flux sont restés soutenus en 2025 malgré un repli relatif.
La Gambie, avec ses 80 kilomètres de façade atlantique, offre une alternative aux départs sénégalais surveillés depuis Saint-Louis et Mbour, et aux côtes mauritaniennes désormais plus patrouillées. Les pirogues en bois, longues de 20 à 25 mètres et embarquant parfois 150 personnes, prennent la mer de nuit avant de remonter vers le nord-ouest. La traversée, longue de 1 500 à 1 700 kilomètres selon le point d’embarquement, dure en moyenne six à dix jours et compte parmi les plus meurtrières au monde.
Une coopération Dakar-Banjul mise à l’épreuve
La présence de 22 Sénégalais dans le groupe intercepté replace la question au cœur de la relation entre Dakar et Banjul. Les deux capitales ont signé en 2017 un accord-cadre de coopération après la chute de Yahya Jammeh, et plusieurs mémorandums sécuritaires ont depuis été reconduits, notamment sur la gestion des frontières terrestres de Karang et Amdalaye. Mais la coordination sur les départs maritimes reste moins formalisée que celle qui unit le Sénégal à l’Espagne via le dispositif conjoint hérité des accords de 2006.
Pour le gouvernement sénégalais, l’enjeu est double. Il doit organiser le retour éventuel de ses ressortissants dans un cadre consulaire ordinaire, tout en évitant la stigmatisation médiatique qui accompagne régulièrement ces dossiers. Les présidents Bassirou Diomaye Faye et Adama Barrow ont fait de la jeunesse et de l’emploi un marqueur politique, mais les conditions économiques, aggravées par la hausse du coût de la vie et le ralentissement des envois de la diaspora, continuent de nourrir le phénomène. L’Agence nationale pour la promotion de l’emploi des jeunes, au Sénégal, et le Fonds national de l’emploi, en Gambie, peinent à absorber les cohortes de candidats au départ.
Un cadre régional encore inachevé
L’intervention du GID à Tanji illustre également les limites d’une approche strictement nationale. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui garantit la libre circulation des personnes entre ses membres, ne dispose pas d’un dispositif opérationnel comparable à celui de Frontex pour les frontières maritimes extérieures. Les patrouilles conjointes entre marines sénégalaise, mauritanienne et espagnole constituent le principal outil régional, mais la Gambie n’y participe que ponctuellement, faute de moyens navals suffisants : la marine gambienne ne compte qu’une poignée de patrouilleurs opérationnels.
La composition du groupe intercepté, qui mêle ressortissants de cinq pays, confirme par ailleurs que les filières d’embarquement fonctionnent sur un modèle régional intégré, avec des recruteurs locaux, des points de collecte transfrontaliers et une logistique maritime partagée. Tant que les réponses resteront segmentées entre capitales, les plages de la Côte Ouest gambienne, de la Petite-Côte sénégalaise ou du littoral mauritanien continueront de voir repartir, après chaque interception, de nouveaux candidats attirés par un même horizon atlantique.
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