La désignation prochaine de Gadi Eisenkot comme formateur du gouvernement israélien par la présidence de l’État d’Israël constitue, au-delà du geste protocolaire, un signal politique majeur. En confiant ce mandat à un homme extérieur au Likoud et identifié au camp sécuritaire centriste, la présidence valide implicitement un rapport de force nouveau à la Knesset, où la coalition sortante dirigée par Benjamin Netanyahou ne paraît plus en mesure de rassembler une majorité stable.
Un ancien chef d’état-major au cœur de la recomposition politique
Gadi Eisenkot n’est pas un politique de carrière. Officier général, il a dirigé Tsahal de 2015 à 2019, après avoir commandé la région Nord durant la seconde guerre du Liban en 2006. Son nom reste associé à la doctrine dite de Dahiya, pensée pour dissuader le Hezbollah, et à une approche méthodique des questions opérationnelles. Entré en politique au sein du parti Unité nationale fondé par Benny Gantz, il a siégé au cabinet de guerre formé après le 7 octobre 2023, avant de claquer la porte en juin 2024, invoquant l’absence de stratégie claire pour les otages et pour l’après-Gaza.
Ce parcours lui confère un double capital, rare dans l’échiquier israélien. Côté sécurité, il incarne la continuité d’une tradition militaire rigoureuse, rassurante pour un électorat de centre droit lassé par l’improvisation. Côté image, le deuil personnel de son fils tombé à Gaza en décembre 2023 lui a conféré une autorité morale que ses adversaires peinent à contester frontalement. C’est sur ce socle que la présidence semble bâtir son pari.
Un mandat encadré par un calendrier serré
La loi fondamentale israélienne sur le gouvernement fixe au formateur un délai de vingt-huit jours pour constituer une coalition, prorogeable de quatorze jours par le président. Passé ce terme, le mandat peut être retiré et confié à une autre personnalité, ou renvoyé à la Knesset elle-même. Eisenkot devra donc, en moins de six semaines, bâtir une majorité d’au moins soixante et un sièges sur les cent vingt que compte le Parlement monocaméral.
L’équation est redoutable. Le Likoud, premier parti en nombre d’élus lors du dernier scrutin législatif de novembre 2022, reste un bloc puissant même affaibli par les sondages de 2024 et 2025, qui le créditent d’un net recul. Les partis ultra-orthodoxes Shass et Judaïsme unifié de la Torah, charnières historiques des coalitions, conditionneront leur ralliement à des garanties sur le service militaire des yeshivot et sur les budgets communautaires. À l’extrême droite, le Sionisme religieux de Bezalel Smotrich et le parti d’Itamar Ben Gvir resteront très probablement hors jeu d’un attelage dirigé par un ancien général connu pour ses réserves sur la judaïsation de la Cisjordanie.
Ce que la bascule change pour Gaza et la région
Le changement de formateur ne clôt pas la guerre en cours, mais il en modifie la grammaire politique. Eisenkot a publiquement défendu la priorité absolue au retour des otages, y compris au prix d’un accord global avec le Hamas incluant un cessez-le-feu prolongé. Cette ligne, proche de celle défendue par une partie de l’appareil sécuritaire, tranche avec la stratégie de pression militaire continue privilégiée jusqu’ici. Elle ouvre la porte à une réévaluation du dossier libanais et à une relance des canaux indirects avec Téhéran, sous médiation qatarie, égyptienne ou omanaise.
Pour les capitales arabes signataires des accords d’Abraham, Abou Dhabi, Manama et Rabat, l’arrivée d’un formateur centriste réduit le coût politique intérieur d’un maintien du dialogue avec Jérusalem. Riyad, dont le projet de normalisation avait été gelé après le 7 octobre, pourrait réexaminer ses lignes rouges si une perspective politique crédible pour les Palestiniens accompagnait l’exercice du pouvoir à Jérusalem. Les prochaines semaines diront si le mandat confié à Eisenkot débouche sur un gouvernement effectif ou s’il s’ajoute à la liste des tentatives avortées qui ont jalonné la vie parlementaire israélienne depuis 2019.
Reste que, formation réussie ou non, l’acte même de la désignation installe dans le paysage une alternative crédible à la famille politique qui a dominé la décennie écoulée. Pour les partenaires d’Israël comme pour ses adversaires, c’est déjà un fait stratégique.
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