Israël : le vote arabe de 2026 relance le débat sur la citoyenneté

Aerial view of Umm al-Fahm cityscape showcasing buildings and streets in Haifa District, Israel.Photo : Abdallah Agbaria / Pexels

Les Palestiniens citoyens d’Israël, souvent désignés comme Palestiniens de 1948 ou « Palestiniens de l’intérieur », ont voté en masse lors du scrutin à la Knesset d’octobre 2026, avec une participation estimée autour de 80 %. Ce chiffre, s’il se confirme, marquerait un retournement spectaculaire par rapport aux cycles précédents et traduirait un calcul politique précis : contribuer, par le bulletin de vote, à la chute d’une coalition dominée depuis 2022 par Benyamin Netanyahou et ses alliés d’extrême droite, Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir. La réaction en ligne, notamment sur Instagram, a été immédiate : des accusations de « normalisation » et de complicité ont été adressées à ces électeurs par une partie de l’opinion arabe régionale.

Un électorat arabe pris dans un étau juridique et sécuritaire

Pour comprendre ce vote, il faut rappeler le cadre dans lequel évolue cette minorité, qui représente environ 21 % de la population israélienne. Depuis la loi fondamentale sur l’État-nation adoptée en 2018, qui consacre Israël comme « foyer national du peuple juif » sans mentionner l’égalité des citoyens, le statut politique des Arabes israéliens s’est juridiquement dégradé. Le relèvement du seuil électoral à 3,25 % en 2014 avait déjà contraint, en 2015, les partis arabes à s’unir au sein de la Liste commune (al-Mushtaraka) pour survivre à la Knesset. Ce verrou institutionnel, combiné à la polarisation du paysage israélien, structure encore aujourd’hui les choix électoraux.

À cela s’ajoute, depuis le 7 octobre 2023, une intensification documentée des pratiques répressives : arrestations pour publications de solidarité avec Gaza, interdictions de rassemblements, poursuites disciplinaires contre des étudiants et des universitaires, licenciements. Plusieurs organisations de défense des droits ont recensé plusieurs centaines de procédures de ce type dans les mois qui ont suivi, visant principalement des citoyens arabes. Dans ce contexte, voter devient aussi une manière de revendiquer un espace civique qui se rétrécit.

Soixante-dix-huit ans de participation sous contrainte

L’engagement électoral des Palestiniens d’Israël ne date pas d’hier. Dès les premières années de l’État, alors qu’ils vivaient sous régime militaire, maintenu jusqu’en 1966, ils votaient majoritairement pour le Mapaï, parti dominant de David Ben Gourion, ou pour des listes arabes qui lui étaient affiliées. La Journée de la Terre du 30 mars 1976, marquée par la mort de six manifestants à Sakhnin, Arraba et Deir Hanna lors de protestations contre la confiscation de terres en Galilée, a constitué un premier tournant collectif. Dans les années 1990, sous le second gouvernement Rabin, les partis arabes ont soutenu de l’extérieur la coalition travailliste au moment des accords d’Oslo, inaugurant une forme de participation stratégique sans entrée au gouvernement.

Les trajectoires politiques se sont ensuite diversifiées. Azmi Bishara a fondé le Rassemblement national démocratique (Tajamou) autour du principe d’un « État de tous ses citoyens ». Le Mouvement islamique s’est scindé entre une branche nord, conduite par le cheikh Raed Salah et favorable au boycott de la Knesset, et une branche sud, animée par le cheikh Abdallah Nimr Darwish, qui a choisi la voie parlementaire. Les treize jeunes Palestiniens tués par la police israélienne en octobre 2000 ont provoqué une rupture durable de confiance envers les institutions, visible dans l’érosion de la participation : 77 % en 1996, 63 % en 2003, 53,4 % en 2009, à peine 44,6 % en 2021.

Un vote utile contesté de part et d’autre

La séquence de 2020, qui avait vu la Liste commune obtenir quinze sièges, record historique pour une formation arabe, puis celle de 2021, marquée par la rupture de Mansour Abbas et l’entrée de son parti Ra’am dans une coalition gouvernementale, avaient déjà fracturé l’électorat. Le scrutin de 2026 s’inscrit dans cette lignée : des appels venus de Gaza et de Cisjordanie ont circulé avant le vote, invitant à mobiliser les urnes pour défaire la coalition sortante. Le résultat, s’il traduit une stratégie assumée, nourrit aussitôt la contestation extérieure.

Reste que l’alternative au vote n’a jamais été définie. Le boycott, prôné par la branche nord du Mouvement islamique, n’a produit ni conquête de droits ni reconnaissance internationale accrue. La participation, elle, se heurte au plafond de verre d’une architecture institutionnelle qui exclut structurellement les partis arabes des coalitions majoritaires. Entre ces deux impasses, la minorité palestinienne d’Israël continue d’arbitrer, scrutin après scrutin, dans un espace politique qui se rétrécit autant qu’il se judiciarise.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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