Al Jadeed accusée de relayer la communication israélienne au Liban

Captured view of Beirut's skyline with the Lebanese flag during sunset, showcasing urban architecture.Photo : Jo Kassis / Pexels

La presse libanaise traverse une nouvelle séquence de turbulences. Dans une tribune au vitriol, le quotidien Al Akhbar, proche de l’axe de la résistance, s’en prend frontalement à la chaîne de télévision Al Jadeed, l’accusant de relayer sans filtre la grille de lecture israélienne des événements en cours au Liban. Le titre choisi par le journal, « Al Jadeed parle hébreu », résume la charge : il s’agit, selon lui, d’une dérive éditoriale qui aligne la couverture d’un média libanais sur la communication officielle de Tel-Aviv.

Une chaîne privée accusée d’aligner sa ligne sur Tel-Aviv

Al Jadeed, fondée à Beyrouth et longtemps perçue comme une voix critique de la classe politique libanaise, fait l’objet d’un procès en partialité inédit dans sa couverture du conflit en cours entre Israël et le Hezbollah. Al Akhbar reproche à la chaîne de reprendre, parfois mot pour mot, les éléments diffusés par le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, sans distance critique ni mise en perspective. Le quotidien évoque une terminologie empruntée au champ lexical sécuritaire israélien, qu’il s’agisse de la désignation des cibles, de la qualification des frappes ou du décompte des pertes.

Selon le quotidien beyrouthin, plusieurs séquences diffusées ces dernières semaines auraient ainsi présenté les opérations militaires israéliennes sous un angle proche du communiqué officiel, reléguant au second plan les bilans humains côté libanais. Le journal y voit le symptôme d’un basculement éditorial assumé, qui dépasserait selon lui la simple recherche d’équilibre journalistique.

Un climat médiatique polarisé par la guerre

L’attaque d’Al Akhbar ne surgit pas dans le vide. Depuis la reprise des hostilités à la frontière sud, le paysage audiovisuel libanais s’est nettement repolarisé entre médias proches du Hezbollah et de ses alliés, médias liés au camp souverainiste et chaînes plus distantes du conflit. Chacune de ces sensibilités impose son propre vocabulaire pour qualifier l’adversaire, les victimes et les responsabilités. Dans ce contexte, la moindre formulation devient un marqueur politique.

La controverse autour d’Al Jadeed illustre un débat plus large sur la souveraineté informationnelle au Liban. Plusieurs voix professionnelles s’interrogent sur la dépendance des rédactions arabes aux flux d’images et de communiqués produits par l’armée israélienne, faute d’accès direct aux zones de frappes ou de moyens propres de vérification sur le terrain. À l’inverse, les défenseurs de la chaîne mise en cause invoquent le pluralisme et le devoir de restituer toutes les versions, y compris celle d’un belligérant.

Un précédent qui interroge la régulation du secteur

Le rappel à l’ordre publié par Al Akhbar remet aussi sur la table la question du cadre régulatoire des médias libanais. Le Conseil national de l’audiovisuel (CNA), institution censée veiller au respect des règles déontologiques, est régulièrement critiqué pour son manque de moyens et son inertie face aux dérives partisanes. La législation libanaise interdit par ailleurs tout contact ou traitement jugé complaisant avec l’« entité ennemie », un cadre juridique strict hérité de l’état de guerre formel entre les deux pays.

Pour les observateurs du secteur, l’enjeu dépasse le cas particulier d’Al Jadeed. Il touche à la capacité du Liban à préserver un espace médiatique pluraliste tout en évitant la transformation des plateaux télévisés en relais d’opérations psychologiques. Les bailleurs internationaux qui soutiennent les programmes de formation au journalisme dans le pays suivent de près ces évolutions, dans un environnement où la défiance du public vis-à-vis des grands médias n’a cessé de croître ces dernières années.

Reste que la polémique souligne, à elle seule, la profondeur du clivage qui traverse la société libanaise. À mesure que la guerre se prolonge et que les destructions s’étendent dans le sud, chaque mot prononcé à l’antenne devient un objet de bataille. Selon Al Akhbar, l’épisode actuel n’est qu’un avant-goût d’une recomposition plus profonde du paysage médiatique national.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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