Alger confie aux walis la surveillance numérique des prix alimentaires

Explore a lively outdoor market stall with assorted fruits and vegetables, perfect for a local shopping experience.Photo : Helena Jankovičová Kováčová / Pexels

En Algérie, la maîtrise des prix des biens alimentaires redevient une affaire d’État. Le chef du gouvernement, Sifi Ghrieb, a activé une plateforme numérique de remontée d’informations qui place les quarante-huit walis du pays au centre du dispositif de contrôle. L’outil vise à offrir à l’exécutif une photographie actualisée du marché, au moment où la hausse du coût de la vie érode le pouvoir d’achat des ménages urbains comme ruraux.

Une réponse administrative à une inflation alimentaire persistante

La décision intervient dans un pays où l’inflation annuelle a franchi le seuil des 9 % en 2023 selon l’Office national des statistiques, tirée en grande partie par les produits frais et les denrées importées. Même si la décrue s’est amorcée en 2024, les prix de la pomme de terre, de la viande rouge, de l’huile ou des légumes de saison continuent de connaître des épisodes de flambée, parfois très localisés. Ces tensions nourrissent une défiance ancienne à l’égard des intermédiaires et des grossistes, régulièrement accusés de rétention de stocks et de spéculation.

La plateforme numérique algérienne entend court-circuiter cette opacité en centralisant les relevés de terrain remontés par les services déconcentrés. L’exécutif fait le pari qu’un suivi quotidien, agrégé au niveau national, permettra de déclencher plus vite les contrôles et, le cas échéant, les sanctions administratives prévues par la loi 04-02 relative aux pratiques commerciales. L’enjeu politique est explicite : désamorcer le mécontentement social avant qu’il ne se cristallise autour du panier de la ménagère.

Les walis, pivots d’un dispositif aux contours encore flous

En confiant aux walis la responsabilité opérationnelle de l’outil, le gouvernement Ghrieb renoue avec une tradition de pilotage territorial de l’économie, héritée des grandes campagnes de régulation des années 2000. Les représentants de l’État dans les wilayas devront non seulement superviser la collecte des données mais aussi activer les brigades mixtes de contrôle, composées d’agents du commerce, des impôts et des services de sécurité. Le dispositif s’articule, en théorie, avec les prérogatives de la Direction générale du contrôle économique et de la répression des fraudes (DGCERF), qui reste l’autorité technique de référence.

Reste que la méthode interroge. La fiabilité d’un relevé quotidien suppose un maillage dense d’enquêteurs capables de couvrir, dans chaque wilaya, les marchés de gros comme les étals de détail. Or les services du commerce souffrent depuis des années d’un déficit d’effectifs chronique, régulièrement pointé par la Cour des comptes algérienne. Sans renforcement humain et sans protocole statistique clair, la plateforme risque de produire une information de qualité inégale, voire contradictoire d’une wilaya à l’autre.

Un pari technocratique avant l’échéance électorale

La séquence s’inscrit dans un calendrier politique tendu. Depuis la réélection d’Abdelmadjid Tebboune en septembre 2024, le pouvoir multiplie les signaux de proximité sociale : encadrement des marges sur les produits subventionnés, relèvement du salaire national minimum garanti à 20 000 dinars, plafonnement du prix de la baguette. La plateforme de suivi s’ajoute à cet arsenal, avec l’ambition d’objectiver la lutte contre la vie chère plutôt que de la laisser à l’arbitraire des opérations coup-de-poing.

La comparaison avec les expériences voisines éclaire la démarche algérienne. Le Maroc a mis en place, via le ministère de l’Intérieur, un suivi hebdomadaire des prix dans plus de 150 marchés depuis la crise inflationniste de 2022, tandis que la Tunisie expérimente, sous l’égide de l’Institut national de la consommation, des applications mobiles de signalement citoyen. Dans les deux cas, l’efficacité du dispositif a dépendu moins de la technologie que de la capacité de l’État à sanctionner rapidement les contrevenants et à sécuriser les circuits d’approvisionnement en amont.

Pour le gouvernement Ghrieb, le défi est donc double : transformer un outil de reporting en véritable instrument de régulation, et convaincre une opinion publique devenue sceptique que la numérisation du contrôle produira autre chose qu’un tableau de bord supplémentaire dans les bureaux des walis. La réponse se mesurera, concrètement, au prix de la semoule et de l’huile dans les prochains mois.

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About the Author

Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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