Alucam : l’État convertit 92,5 milliards de FCFA en capital

A seasoned worker stands by a furnace in an industrial foundry, casting a warm glow.Photo : Mehmet Turgut Kirkgoz / Pexels

Le gouvernement camerounais a acté la conversion en capital de 92,5 milliards de FCFA de créances détenues sur Alucam, aluminier historique du pays. Le montant excède largement le besoin de recapitalisation de 43 milliards identifié dans le plan de restructuration de 2019. Mais l’opération ne se traduit par aucune entrée de trésorerie chez l’industriel d’Edéa. Dans un exposé transmis au Parlement en juillet 2026, la Chambre des comptes de la Cour suprême parle d’un simple « jeu d’écriture sans incidence sur la trésorerie » qui règle un problème juridique sans financer la remise à niveau de l’outil de production.

Un assainissement comptable qui ne résout pas la crise industrielle d’Alucam

La conversion des 92,5 milliards de FCFA vient prolonger une séquence d’interventions publiques répétées depuis le retrait de Rio Tinto au début des années 2010. Après la fusion avec la Société camerounaise de transformation de l’aluminium (Socatral) en 2020, l’État avait déjà procédé à un apport en compte courant de 14 milliards en 2022, destiné à apurer une partie de la dette envers l’électricien Eneo, puis à une première conversion d’environ 33 milliards en mai 2023. Le document de la juridiction financière ne précise pas si la nouvelle opération se cumule intégralement à la précédente ou si elle porte sur le solde des avances encore inscrites en comptes courants.

Le contexte financier reste préoccupant. Au 31 décembre 2025, l’aluminier affichait toujours des capitaux propres négatifs de 51,8 milliards de FCFA, malgré un bénéfice net symbolique de 279,3 millions, contre une perte de 23,8 milliards un an plus tôt. Le chiffre d’affaires a reculé de 15,3 % sur l’exercice, à 79,9 milliards de FCFA, et la trésorerie nette est demeurée négative à environ 17,5 milliards. Sur une décennie, la trajectoire est encore plus révélatrice : entre 2017 et 2024, les ventes se sont contractées de 23,5 %, les pertes cumulées ont approché 101 milliards et le besoin en fonds de roulement s’établissait à −48,9 milliards fin 2024.

La fonderie d’Edéa, foyer historique des pertes du groupe camerounais

La Chambre des comptes identifie sans ambiguïté le principal foyer de pertes : l’activité de fonderie, cœur industriel historique d’Alucam. Un incendie survenu le 10 janvier 2018 dans la sous-station électrique alimentant le site avait détruit près de la moitié des cuves d’électrolyse. Depuis, la production d’aluminium primaire est tombée de 73 759 tonnes en 2017 à 53 675 tonnes en 2025, soit un recul de 27,2 %. Les coûts fixes, eux, n’ont pas baissé dans les mêmes proportions. Résultat : la contribution de la fonderie au résultat du groupe est passée d’un bénéfice de 6,3 milliards de FCFA en 2017 à une perte de 23,8 milliards en 2024.

À l’inverse, le laminage hérité de Socatral joue désormais un rôle d’amortisseur. Cette activité, qui couvre notamment la production de bobines, de tôles et de disques, représentait 64,5 % du chiffre d’affaires en 2024, contre 35,5 % pour l’aluminium primaire. Elle ne parvient toutefois pas à compenser durablement les pertes de l’amont métallurgique, dont elle reste dépendante pour son approvisionnement.

Entre apport frais, cession stratégique et arbitrage énergétique

Pour redresser durablement l’entreprise, la juridiction financière recommande un apport supplémentaire compris entre 30 et 45 milliards de FCFA, seul moyen selon elle de moderniser la fonderie et de porter la production annuelle entre 110 000 et 120 000 tonnes. À défaut de cet effort budgétaire ou de l’entrée d’un partenaire privé, elle préconise d’étudier l’arrêt pur et simple de l’activité de fonderie, décision qui libérerait de l’électricité mais fragiliserait l’ensemble industriel. La cession d’actifs non stratégiques à Douala et Edéa, ainsi que de certaines participations, est également recommandée.

Le dossier soulève par ailleurs une question de politique énergétique. Alucam absorbe en moyenne près de 13 % de la production électrique nationale, avec une puissance appelée de 130 MW, contre 190 MW avant 2020. La Chambre des comptes interroge frontalement la pertinence de mobiliser une telle part de l’énergie disponible pour exporter à perte, alors que la couverture des besoins domestiques reste incomplète. Sachant qu’une tonne d’aluminium primaire requiert environ 15 000 kWh, toute relance industrielle amplifiera mécaniquement cette tension.

Trois candidats se sont manifestés pour reprendre le capital de l’aluminier. Le singapourien Eagle Eye, adossé à Arise IIP, vise une participation majoritaire et pourrait s’appuyer sur le projet de bauxite de Minim Martap développé par Canyon Resources et sa filiale Camalco pour bâtir une filière intégrée. Le négociant suisse Bathco propose de son côté d’acquérir 80 % du capital pour plus de 78 milliards de FCFA. Enfin, Naxya Holding, maison mère de Proalu SA, a soumis un projet assorti d’un engagement d’investissement de 100 milliards. Selon Investir au Cameroun, l’arbitrage entre ces offres déterminera si la conversion de 92,5 milliards de FCFA aura été un sursis ou le prélude à une véritable renaissance industrielle.

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Awa Ngoma
Journaliste industrielle, Awa Ngoma couvre les filières manufacturières, la logistique portuaire et les grands projets d'infrastructures en Afrique centrale et de l'Ouest. Ingénieure de formation, elle analyse les chaînes de valeur locales, les implantations d'unités de production et les contrats de concession routière, ferroviaire et portuaire.

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