Les quatre premiers producteurs africains de cacao convergent vers une même ambition : cesser d’exporter la fève brute pour privilégier la transformation locale. La Côte d’Ivoire, le Ghana, le Cameroun et le Nigeria, qui totalisent l’écrasante majorité de l’offre mondiale, entendent rompre avec un modèle hérité de la colonisation, où la matière première quitte le continent pour être broyée, torréfiée et conditionnée ailleurs. La démarche, encore en construction, s’inscrit dans un mouvement plus large de reconquête de la valeur ajoutée sur les principales filières agricoles africaines.
À eux seuls, les deux géants ouest-africains, la Côte d’Ivoire et le Ghana, fournissent près de 60 % du cacao mondial. Le Cameroun et le Nigeria complètent un quatuor qui pèse structurellement sur les cours de Londres et de New York. Pourtant, la part africaine dans la valeur finale du chocolat, estimée à plus de 100 milliards de dollars par an, reste marginale. La transformation locale plafonne autour d’un quart de la production ivoirienne et demeure plus faible encore chez ses voisins.
Une doctrine commune pour capter la valeur ajoutée
L’idée d’interdire, à terme, l’exportation de fèves non transformées n’est pas nouvelle. Elle refait surface à mesure que les prix mondiaux du cacao connaissent une volatilité inédite, avec des sommets historiques atteints en 2024. Les gouvernements concernés considèrent que cette flambée offre une fenêtre stratégique pour financer les investissements industriels nécessaires : unités de broyage, chocolateries, chaînes du froid et logistique portuaire dédiée.
Abidjan et Accra ont ouvert la voie en 2019 avec le mécanisme du Différentiel de revenu décent (DRD), une prime de 400 dollars par tonne destinée aux planteurs. Les deux capitales coordonnent désormais leurs positions au sein de l’Initiative cacao Côte d’Ivoire-Ghana, embryon d’une véritable Opep du cacao. Yaoundé et Abuja observent avec intérêt cette diplomatie de filière, tout en poussant leurs propres plans d’industrialisation.
Concrètement, la fin de l’exportation brute supposerait un calendrier progressif, adossé à des quotas dégressifs et à des incitations fiscales pour attirer les transformateurs internationaux sur place. Les majors du secteur, telles que Barry Callebaut, Cargill ou Olam, disposent déjà d’unités en Côte d’Ivoire, mais les volumes traités localement restent inférieurs au potentiel disponible.
Des obstacles industriels et commerciaux persistants
Le pari n’est pas sans risque. La transformation du cacao exige une énergie stable, une main-d’œuvre qualifiée et un accès compétitif aux marchés de consommation. Or les tarifs douaniers appliqués par l’Union européenne pénalisent traditionnellement les produits semi-finis et finis en provenance d’Afrique, protégeant de fait les broyeurs européens installés aux Pays-Bas, en Allemagne et en Belgique. Amsterdam demeure le premier port cacaoyer du monde, sans qu’un seul cacaoyer ne pousse aux Pays-Bas.
La question énergétique constitue un autre point de tension. Le broyage industriel est gourmand en électricité, et les délestages fréquents au Ghana comme au Cameroun renchérissent les coûts. Le financement des unités de transformation, capitalistique, reste également tributaire de partenariats avec des groupes étrangers, ce qui interroge la portée réelle de la souveraineté annoncée.
Un signal politique à l’échelle continentale
Au-delà de la filière, la démarche envoie un message aux partenaires commerciaux du continent. La Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) offre un cadre pour écouler la production transformée sur un marché intérieur de 1,4 milliard de consommateurs. Le chocolat, longtemps perçu comme un produit d’importation en Afrique, pourrait devenir un segment de consommation domestique en expansion, à mesure que les classes moyennes urbaines se développent à Abidjan, Lagos, Accra ou Douala.
Reste à traduire l’intention politique en calendrier opérationnel. Les autorités des quatre pays devront harmoniser leurs normes de qualité, sécuriser leurs planteurs face aux fluctuations de prix et convaincre les acheteurs internationaux d’acter le basculement. L’expérience du café ou de la noix de cajou, où les tentatives de restriction à l’export ont donné des résultats contrastés, invite à la prudence. Selon Journal du Cameroun, les quatre premiers producteurs africains poursuivent néanmoins leurs consultations pour aboutir à une position commune.
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