La Mauritanie vient de donner son feu vert législatif à un financement espagnol de 50 millions d’euros fléché vers le bassin du fleuve Sénégal. Le vote, intervenu mardi à l’Assemblée nationale de Nouakchott, ouvre la voie à l’entrée en vigueur d’un accord bilatéral dont les détails techniques, taux, durée et période de grâce, n’ont pas été rendus publics. L’enveloppe sera dirigée vers une zone hydrographique sensible, dorsale économique de quatre pays du Sahel occidental.
Un concours espagnol au service d’un bassin stratégique
Le fleuve Sénégal irrigue plus de 300 000 kilomètres carrés et constitue la principale réserve d’eau douce exploitable pour la Mauritanie, le Sénégal, le Mali et la Guinée. Depuis 1972, sa gestion est confiée à l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS), structure intergouvernementale qui pilote les barrages de Diama, en aval, et de Manantali, en amont au Mali. L’arrivée d’un concours espagnol dans cet écosystème financier, longtemps dominé par la Banque africaine de développement, la Banque mondiale, l’Agence française de développement et la KfW allemande, marque un rééquilibrage des guichets. Madrid, qui finance déjà plusieurs projets d’adduction en eau potable au Sahel via le Fonds pour la promotion du développement (FONPRODE), étend ainsi son empreinte dans une zone où la rareté hydrique devient un marqueur politique.
La partie mauritanienne du bassin, concentrée autour de la vallée du Trarza et du Brakna, abrite une agriculture irriguée stratégique pour la sécurité alimentaire du pays. Les cultures de riz y couvrent une part significative de la demande intérieure, dans un État qui importe traditionnellement plus de 60 % de ses besoins céréaliers. Toute défaillance hydraulique y pèse immédiatement sur la balance commerciale et sur la stabilité sociale des communes riveraines.
L’hydrodiplomatie, nouveau terrain de la coopération euro-africaine
La ratification de ce prêt s’inscrit dans un mouvement plus large. Depuis le sommet Union européenne-Union africaine de février 2022, Bruxelles et plusieurs capitales européennes ont fait de l’eau et de l’adaptation climatique des priorités de leur stratégie Global Gateway, dotée globalement de 150 milliards d’euros pour l’Afrique. L’Espagne, qui préside régulièrement des initiatives méditerranéennes sur l’eau, cherche à se positionner comme interlocuteur crédible auprès des pays sahéliens, notamment depuis le renforcement de la coopération migratoire avec Nouakchott acté en février 2024 lors de la visite conjointe de Pedro Sánchez et d’Ursula von der Leyen.
Reste que cette montée en puissance pose la question de la souveraineté hydraulique régionale. L’OMVS a mis en place depuis 2006 une agence de gestion patrimoniale et un dispositif de péréquation entre États membres, précisément pour éviter que chaque capitale ne négocie isolément ses propres financements avec des bailleurs extérieurs. L’accord bilatéral entre Madrid et Nouakchott, dès lors qu’il concerne des infrastructures situées dans le bassin, devra probablement s’articuler avec la programmation commune, sous peine de créer des asymétries entre les quatre riverains. Dakar, qui porte le projet Ndioum-Ourossogui-Matam de sécurisation hydraulique, et Bamako, qui gère les lâchers de Manantali, suivront avec attention les projets concrètement retenus.
Un signal politique dans un contexte régional tendu
Le calendrier n’est pas neutre. La Mauritanie, qui a assumé la présidence tournante de l’Union africaine jusqu’en février 2025, cherche à consolider sa position de pôle de stabilité dans un espace sahélien bouleversé par la rupture entre la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Alliance des États du Sahel formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Capter des financements européens structurants permet à Nouakchott de diversifier ses partenaires, à l’heure où les grandes puissances multiplient les offres : la Chine finance la nouvelle extension du port de Nouakchott, les Émirats arabes unis investissent dans le solaire, et la Russie se repositionne sur le volet sécuritaire régional.
Concrètement, la réussite de ce concours espagnol se mesurera à sa capacité à produire des infrastructures durables, qu’il s’agisse de stations de pompage, de périmètres irrigués modernisés ou d’ouvrages de protection contre les crues. Pour les riverains, l’enjeu dépasse le montant alloué : il touche à la préservation d’une ressource dont la variabilité saisonnière s’accentue avec le dérèglement climatique, et à la capacité des États membres de l’OMVS à parler d’une seule voix face aux bailleurs.
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