L’Albanie accusée de soutenir le plan Kouchner de relocalisation à Gaza

View of modern skyscrapers and lush greenery in Tirana, Albania during daylight.Photo : Ingo Joseph / Pexels

L’Albanie se retrouve au cœur d’une controverse diplomatique inattendue. Plusieurs voix issues de la société civile, du monde universitaire et de la classe politique albanaise accusent le gouvernement de Tirana d’être prêt à s’inscrire dans les plans dits de « nettoyage de Gaza » portés par l’administration américaine et son émissaire officieux Jared Kouchner. Le mot d’ordre qui structure désormais la contestation tient en quelques mots : les terres albanaises ne sont pas à vendre, et encore moins disponibles pour accueillir une population palestinienne déplacée de force.

Un projet américain qui embarrasse Tirana

Selon les éléments rapportés, Jared Kouchner, déjà artisan des accords d’Abraham sous la première présidence Trump, aurait inscrit l’Albanie sur la liste des pays susceptibles de servir de zone d’accueil pour des Palestiniens évacués de la bande de Gaza. Le schéma s’inscrit dans la continuité des projets immobiliers et géoéconomiques évoqués depuis 2024 autour du littoral gazaoui, présenté par certains conseillers républicains comme une future « Riviera » du Levant. L’idée d’externaliser une partie de la population palestinienne vers des États tiers, en Afrique ou dans les Balkans, refait surface à intervalles réguliers.

Le choix de l’Albanie n’est pas fortuit. Membre de l’OTAN depuis 2009 et candidate à l’adhésion à l’Union européenne, Tirana entretient une relation privilégiée avec Washington. Le pays a déjà accueilli, à la demande des États-Unis, des opposants iraniens de l’Organisation des Moudjahidines du peuple ainsi que d’anciens collaborateurs afghans après le retrait américain de Kaboul en 2021. Cette tradition de complaisance envers les requêtes américaines nourrit aujourd’hui le soupçon d’un nouvel arrangement passé en coulisses.

Une mobilisation civique contre la « marchandisation » du territoire

La réaction interne ne s’est pas fait attendre. Intellectuels, juristes et militants associatifs dénoncent un projet qu’ils jugent contraire au droit international et à la dignité du peuple palestinien. Les contestataires rappellent que tout transfert forcé de population s’apparente, au regard de la quatrième Convention de Genève, à un crime de guerre. Ils refusent que leur pays serve de variable d’ajustement à une stratégie de dépeuplement de Gaza, où plus de deux millions de personnes vivent sous blocus depuis 2007.

Au-delà du registre juridique, la critique prend une tonalité patriotique. Les opposants au projet Kouchner brandissent l’argument de la souveraineté foncière et dénoncent une logique de « marchandisation » du territoire albanais. Plusieurs personnalités publiques rappellent que l’Albanie, pays à majorité musulmane mais pluraliste, a historiquement protégé des populations menacées, des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale aux Kosovars en 1999. Accepter d’être l’instrument d’un déplacement forcé reviendrait, selon eux, à trahir cet héritage.

Un test pour la diplomatie d’Edi Rama

Le Premier ministre Edi Rama, reconduit à la tête du gouvernement, est désormais sommé de clarifier la position officielle de Tirana. Ses détracteurs lui reprochent une diplomatie alignée sur Washington et un goût prononcé pour les arrangements opaques avec des investisseurs proches du clan Trump, notamment dans le secteur du tourisme de luxe sur la côte adriatique. Le nom de Jared Kouchner avait déjà été associé, ces derniers mois, à des projets immobiliers d’envergure sur l’île de Sazan et dans la région de Vlora.

La convergence entre ces investissements privés et un éventuel rôle dans le plan Gaza alimente les soupçons d’une transaction globale, mêlant intérêts économiques et concessions géopolitiques. Pour les milieux pro-palestiniens européens, l’épisode illustre la stratégie d’extension du dossier gazaoui au-delà du Proche-Orient, par la cooptation d’États périphériques aux marges de manœuvre limitées. Reste à savoir si Tirana parviendra à dissiper l’ambiguïté ou si la pression civique contraindra le gouvernement à un démenti formel.

Dans le même temps, plusieurs capitales arabes observent avec attention la tournure de cette affaire, qui pourrait préfigurer la manière dont l’administration américaine compte distribuer les charges politiques d’un éventuel « jour d’après » à Gaza. Selon Al Akhbar, la mobilisation albanaise marque l’une des premières contestations populaires structurées contre ce volet du projet Kouchner.

Pour aller plus loin

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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