La guerre contre l’Iran coûte 47 milliards d’euros à l’Europe

A large oil tanker navigates the Bosphorus Strait with Istanbul's skyline and Camlica Tower in the background.Photo : Burak Başgöze / Pexels

La guerre menée contre l’Iran exerce une pression inédite sur la facture énergétique européenne. Les premières évaluations chiffrent à 47 milliards d’euros le surcoût supporté par les Vingt-Sept au titre de leurs importations d’hydrocarbures, un montant qui traduit l’ampleur du choc subi par des économies déjà fragilisées par trois années de tensions géopolitiques continues. La hausse touche aussi bien le brut que le gaz naturel liquéfié, deux postes que Bruxelles peine à sécuriser depuis la rupture avec Moscou.

L’épisode militaire a immédiatement renchéri les primes de risque sur les marchés pétroliers. Le passage stratégique du détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un cinquième du commerce mondial de pétrole, se retrouve au centre des inquiétudes des affréteurs et des assureurs maritimes. La moindre crispation autour de ce goulot d’étranglement se répercute en quelques heures sur le baril, et donc sur les coûts industriels européens.

Une facture énergétique qui creuse les déficits européens

Le surcoût de 47 milliards d’euros doit être mis en regard d’un budget énergétique européen déjà tendu. Depuis 2022 et la réduction drastique des livraisons russes, l’Union s’est repliée sur les approvisionnements en GNL américain, qatari et, dans une moindre mesure, algérien. Cette dépendance renouvelée la rend particulièrement vulnérable à tout choc affectant le Golfe persique, théâtre central de la confrontation entre Israël, ses alliés occidentaux et Téhéran.

Les industriels allemands, italiens et néerlandais figurent parmi les plus exposés. La chimie, la sidérurgie et la production de verre, gourmandes en énergie, voient leurs marges comprimées par la remontée des prix de gros de l’électricité, mécaniquement indexés sur le gaz. Plusieurs sites ont déjà annoncé des arbitrages capacitaires, voire des relocalisations partielles vers les États-Unis, où le prix du gaz reste structurellement inférieur.

À ce surcoût direct s’ajoute un effet inflationniste diffus. La Banque centrale européenne, qui amorçait à peine un cycle de détente monétaire, doit composer avec un retour possible de l’inflation importée. Les économistes interrogés évoquent un risque de retard dans la baisse des taux directeurs, ce qui pèserait sur l’investissement productif et sur le coût de financement des États membres les plus endettés.

Ormuz, ligne rouge des marchés mondiaux

Le détroit d’Ormuz cristallise toutes les attentes. Téhéran a, par le passé, agité la menace d’une fermeture partielle de ce corridor, sans jamais franchir le pas. Les frappes récentes ont ravivé le scénario, poussant plusieurs armateurs à allonger leurs routes ou à réviser leurs grilles tarifaires. Les surprimes d’assurance pour les tankers transitant dans la zone ont, selon plusieurs courtiers, doublé en quelques semaines.

L’Asie n’est pas épargnée. La Chine, premier client du pétrole iranien malgré les sanctions occidentales, et l’Inde, importatrice nette d’hydrocarbures du Golfe, subissent la même volatilité. Pour autant, la facture européenne demeure singulière, car elle s’ajoute aux investissements considérables consentis dans les terminaux méthaniers et dans la reconstitution des stocks stratégiques de gaz, qui doivent atteindre 90 % de leur capacité avant l’hiver.

Un dilemme stratégique pour Bruxelles

La Commission européenne se trouve face à un arbitrage délicat. D’un côté, elle réaffirme son alignement diplomatique avec Washington et Tel-Aviv sur le dossier nucléaire iranien. De l’autre, elle mesure le coût économique d’une escalade prolongée, alors que la transition énergétique mobilise déjà des dizaines de milliards d’euros par an dans le cadre du Pacte vert. Le maintien simultané de ces deux trajectoires apparaît de plus en plus difficile à soutenir politiquement.

Plusieurs capitales, à commencer par Rome et Madrid, plaident désormais pour une désescalade rapide et pour la réactivation d’un canal de négociation avec Téhéran. Paris et Berlin restent plus prudents, mais reconnaissent en coulisses que la prolongation du conflit menace les objectifs de compétitivité fixés dans le rapport Draghi. La facture de 47 milliards d’euros, si elle se confirme, pourrait peser lourd dans les discussions budgétaires de l’automne à Bruxelles. Selon Al Akhbar, ce chiffrage illustre l’ampleur du choc importé par l’Europe.

Pour aller plus loin

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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