Gabon : Bilie By Nze auditionné après plus de six mois de détention

A modern multi-story courthouse building in Antalya, showcasing contemporary architecture.Photo : Ayşegül Aytören / Pexels

Au Gabon, l’instruction visant l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie By Nze vient de franchir une étape décisive. Selon les informations relayées à Libreville, l’ex-chef du gouvernement, dernier à avoir exercé cette fonction sous la présidence d’Ali Bongo Ondimba, a été entendu au fond par le magistrat instructeur après 203 jours passés en détention. Cette audition, longtemps repoussée, concentre l’attention des milieux politiques et diplomatiques, qui scrutent la manière dont les nouvelles autorités traitent les anciens dignitaires du régime déchu.

Un dossier emblématique de la transition gabonaise

Le cas Bilie By Nze n’est pas un dossier judiciaire comme un autre. Nommé Premier ministre quelques mois avant la chute du système Bongo, l’intéressé incarne la dernière équipe gouvernementale renversée le 30 août 2023 par le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI), dirigé par le général Brice Clotaire Oligui Nguema. Depuis cette prise de pouvoir militaire, plusieurs figures de l’ancien pouvoir ont été placées en détention, dans le cadre d’enquêtes portant notamment sur des faits présumés de détournement de fonds publics, de blanchiment et d’atteinte à la sûreté de l’État.

La durée de la détention préventive, 203 jours, soit près de sept mois, interroge au regard des standards internationaux. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ratifié par le Gabon, impose que toute personne arrêtée soit jugée dans un délai raisonnable ou libérée. En Afrique centrale, les procédures impliquant d’anciens Premiers ministres ont souvent connu des trajectoires longues : au Cameroun voisin, l’ex-chef du gouvernement Ephraïm Inoni a passé plusieurs années en détention dans le cadre de l’opération Épervier avant d’être condamné en 2013. Le précédent camerounais pèse dans l’analyse que font juristes et diplomates du dossier gabonais.

Une audition au fond très attendue

L’audition au fond constitue un moment charnière de l’instruction. À la différence des interrogatoires de première comparution, elle permet au juge de confronter le mis en cause à l’ensemble des pièces du dossier, de recueillir ses explications détaillées et, le cas échéant, de préparer un éventuel renvoi devant la juridiction de jugement. Pour la défense, c’est l’occasion de contester la matérialité des faits, de demander des actes complémentaires ou de solliciter une remise en liberté. Pour le parquet, il s’agit d’éprouver la solidité des charges avant une décision de règlement.

Dans un contexte politique où les autorités de transition ont fait de la lutte contre la corruption un axe majeur de leur discours, la tenue effective de cette audition revêt une dimension symbolique. Elle signale que la procédure avance, après des mois durant lesquels la défense dénonçait régulièrement la lenteur des actes d’instruction. Reste que la seule tenue d’une audience sur le fond ne préjuge ni de la culpabilité ni de l’innocence du prévenu, et encore moins du calendrier qui conduira à un éventuel procès.

Un test pour l’indépendance judiciaire

Le traitement réservé à l’ancien Premier ministre gabonais sera lu, à Libreville comme dans les capitales partenaires, comme un indicateur du degré d’autonomie dont dispose la magistrature vis-à-vis du pouvoir exécutif de transition. Depuis septembre 2023, le général Oligui Nguema a multiplié les gages d’ouverture : dialogue national inclusif tenu en avril 2024, adoption d’une nouvelle Constitution par référendum en novembre 2024, puis élection présidentielle en avril 2025 qui l’a installé à la tête de l’État avec une large majorité. Ce calendrier politique a été salué par une partie de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), qui avait initialement suspendu le pays.

Dans le même temps, les organisations de défense des droits humains et plusieurs chancelleries occidentales continuent d’observer de près le sort des détenus politiques et des anciens responsables poursuivis. Le Gabon, producteur de pétrole et de manganèse, membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) jusqu’à son retrait en 1995 puis réintégré en 2016, demeure un partenaire stratégique pour la France, la Chine et les Émirats arabes unis. Concrètement, la crédibilité juridique de la transition conditionne la confiance des investisseurs étrangers, en particulier dans les secteurs extractif et bancaire, où la sécurisation des contrats dépend largement de la perception de l’État de droit.

La suite de la procédure, et notamment la décision du juge d’instruction à l’issue du règlement du dossier, dira si l’audition de ces derniers jours marque un véritable tournant ou s’inscrit dans une chronique judiciaire appelée à s’étirer encore.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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