La photographie arrêtée au 30 septembre 2026 ne laisse guère de place à l’interprétation. Les Trésors nationaux des six États de la CEMAC privilégient massivement le marché des valeurs du Trésor animé par la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) pour lever des ressources domestiques. Les statistiques mensuelles diffusées par l’institut d’émission le 2 novembre 2026 recensent un encours de 11 016,7 milliards de francs CFA, réparti entre bons du Trésor assimilables (BTA) à moins d’un an et obligations du Trésor assimilables (OTA) à moyen et long termes. Dans le même temps, le Bulletin officiel de la cote publié par la BVMAC fait état d’un encours d’obligations souveraines cotées de 935,2 milliards, soit un peu moins d’un douzième du stock gérés depuis Yaoundé.
Un compartiment obligataire déséquilibré à Douala
À la clôture du troisième trimestre, le compartiment obligataire de la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale, dont le siège est installé à Douala, totalisait 1 226,6 milliards de francs CFA. Les emprunts souverains en constituent la colonne vertébrale avec 935,2 milliards, devant les 253,3 milliards portés par la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC) et un très mince segment privé de 38,2 milliards. Cette répartition en dit long sur la dépendance de la place à la commande publique : à Douala comme à Libreville, l’épargne longue mobilisée par le marché reste d’abord celle que lèvent les États et leur bras financier régional.
La liquidité du marché secondaire ne suit pas davantage. Entre juillet et septembre 2026, la synthèse trimestrielle de la BVMAC recense 322 transactions pour un volume agrégé de 574,5 millions de francs CFA, dont une douzaine seulement sur le compartiment obligataire. Pour un stock souverain avoisinant le milliard d’euros, un tel niveau d’échanges équivaut à un marché quasiment gelé. Par comparaison, la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) d’Abidjan, qui dessert les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, dépasse désormais les 10 000 milliards de francs CFA de capitalisation et affiche des volumes quotidiens sans commune mesure. Le marché centrafricain part de beaucoup plus bas et peine à rattraper son homologue ouest-africain, malgré la fusion opérée en 2019 entre les anciennes places de Douala et de Libreville.
La concurrence du guichet monétaire, dénoncée depuis 2021
La BVMAC ne cache plus son malaise. Dans son rapport annuel 2021, l’entreprise de marché évoquait déjà une « concurrence exacerbée du marché monétaire orchestré par la BEAC », pointant un circuit d’adjudications jugé plus souple, plus rapide et moins coûteux que l’appel public à l’épargne. Cinq ans plus tard, le constat demeure. Les émissions par adjudication se dénouent en quelques jours, mobilisent un cercle restreint de spécialistes en valeurs du Trésor, essentiellement les banques commerciales, et dispensent les émetteurs des contraintes documentaires attachées à la cote. Pour un ministre des Finances pressé de boucler un financement budgétaire, l’arbitrage est vite fait.
Reste que ce choix n’est pas neutre pour la profondeur du marché de capitaux. En concentrant les émissions souveraines sur un canal réservé aux banques, la CEMAC maintient une épargne institutionnelle longue – compagnies d’assurance, fonds de pension, caisses de prévoyance sociale – à la marge du financement de ses économies. Elle prive aussi ses États d’une courbe de taux de référence lisible, pourtant indispensable à l’émergence d’un véritable marché corporate.
Gabon : nouvelle tentative d’ouverture via Douala
Le 3 novembre 2026, la BVMAC a admis à sa cote deux nouvelles lignes obligataires émises par l’État gabonais, pour un encours global de 173,52 milliards de francs CFA assortis de coupons respectifs de 6 % et 6,5 %. Non intégrées dans les statistiques arrêtées au 30 septembre, ces lignes n’ont fait l’objet d’aucun échange lors de leur première séance de cotation, confirmant la difficulté chronique à animer un marché secondaire. Libreville, qui héritait historiquement du siège de l’ancienne BVMAC avant son transfert à Douala, demeure l’un des émetteurs les plus actifs sur la place, aux côtés du Cameroun et du Tchad.
L’enjeu dépasse la seule technique financière. À l’heure où la BEAC conduit une réflexion sur l’évolution du franc CFA d’Afrique centrale et où plusieurs maisons internationales, dont Bank of America, prospectent la zone à la recherche d’opportunités souveraines, la crédibilité du marché régional se jouera sur sa capacité à offrir un cadre unifié, liquide et transparent. Sans rééquilibrage entre le guichet monétaire et la place boursière, la sous-région restera dépendante d’un oligopole bancaire pour financer ses déficits.
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