Électrification rurale : Thierno Alassane Sall dénonce des transferts massifs

High-tension power lines silhouetted by a dramatic and colorful sunset sky, representing energy distribution.Photo : Ujjwal Kishore / Pexels

L’électrification rurale au Sénégal se retrouve à nouveau au cœur d’une polémique politique. Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie et figure de l’opposition parlementaire, affirme que des milliards de francs CFA mobilisés pour étendre le réseau électrique aux zones non desservies du pays auraient en réalité bénéficié à des opérateurs déployant leur activité dans plusieurs États voisins. Selon lui, cette dérive expliquerait en partie le retard persistant pris par le Sénégal sur ses objectifs d’accès universel à l’énergie en milieu rural.

Le responsable politique, connu pour sa rigueur sur les dossiers énergétiques, lie ce constat à l’architecture même des concessions confiées à des sociétés privées depuis le milieu des années 2000. Les contrats de concession, censés accélérer le raccordement de centaines de localités, auraient produit des résultats inégaux, avec des taux d’exécution très en deçà des prévisions contractuelles initiales. Le député pointe également un déficit de transparence dans la traçabilité des financements publics et des subventions injectées dans le secteur.

Une critique qui vise la gouvernance du secteur énergétique

Au-delà du chiffre brut, c’est la chaîne décisionnelle qui se trouve mise en cause. Thierno Alassane Sall soutient que des ressources budgétaires nationales, complétées par des appuis de partenaires techniques et financiers, auraient servi à consolider la position d’acteurs régionaux plutôt qu’à densifier le maillage rural sénégalais. L’ancien ministre déplore que les concessionnaires en charge de territoires entiers aient pu, dans certains cas, redéployer leurs moyens vers d’autres marchés ouest-africains plus rémunérateurs, tout en conservant leurs droits exclusifs au Sénégal.

Cette critique intervient dans un contexte de réévaluation globale des politiques d’électrification portée par les nouvelles autorités sénégalaises. L’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER), opérateur historique de la politique d’accès à l’énergie en zone non urbaine, fait l’objet d’un examen attentif depuis l’alternance politique de mars 2024. Plusieurs rapports d’audit avaient déjà relevé, ces dernières années, des écarts importants entre les engagements contractuels et les réalisations effectives sur le terrain.

Un enjeu de souveraineté énergétique pour le Sénégal

L’électrification rurale constitue un marqueur stratégique pour Dakar. Le taux d’accès à l’électricité en milieu rural reste structurellement inférieur à celui des centres urbains, malgré les programmes successifs lancés depuis deux décennies. Les autorités ambitionnent l’accès universel à l’horizon 2025, objectif que beaucoup d’observateurs jugent désormais difficile à atteindre sans une réorientation profonde du dispositif. La question des contrats de concession, de leur révision éventuelle et du rééquilibrage entre acteurs publics et privés s’impose comme un chantier prioritaire.

Le sujet dépasse la seule arithmétique budgétaire. Il touche à la souveraineté énergétique, à la capacité de l’État à orienter ses ressources vers ses propres territoires, et à la crédibilité des engagements pris devant les bailleurs. La Banque mondiale, la Banque africaine de développement et plusieurs coopérations bilatérales ont injecté, au fil des années, des centaines de milliards de francs CFA dans le secteur électrique sénégalais. Tout soupçon de détournement de finalité fragilise mécaniquement la relation avec ces partenaires.

Vers un débat parlementaire élargi

Thierno Alassane Sall, qui préside un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, plaide pour la mise en place de mécanismes de contrôle renforcés sur l’usage des fonds publics dédiés à l’énergie. Il évoque la nécessité d’auditer l’ensemble des concessions, de publier les indicateurs de performance et d’engager, si nécessaire, des procédures de résiliation à l’encontre des opérateurs défaillants. Son intervention rejoint les préoccupations exprimées par plusieurs élus locaux confrontés, dans leurs collectivités, à la lenteur des raccordements.

Reste à voir si ces alertes déboucheront sur une refonte législative ou sur un simple ajustement administratif. Le gouvernement sénégalais a déjà signalé sa volonté de revoir les contrats jugés déséquilibrés dans plusieurs secteurs stratégiques, du pétrole aux télécoms. L’énergie rurale, longtemps reléguée derrière les chantiers de production gazière, pourrait à son tour figurer en tête de l’agenda des réformes. Selon Dakaractu, l’ancien ministre entend porter le dossier dans le débat budgétaire des prochaines semaines.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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