Finance verte en Afrique : l’appel à une souveraineté financière

A vibrant city street scene with people walking among urban architecture and buildings.Photo : Sizwe Shabalala / Pexels

La finance verte s’est imposée comme un langage commun dans les salles de marché africaines, des obligations climat de Johannesburg aux fonds thématiques arrimés à Abidjan. Pourtant, derrière la prolifération des labels ESG, des taxonomies durables et des véhicules carbone, une interrogation gagne du terrain dans les cercles bancaires du continent. Cette ingénierie financière sert-elle réellement l’industrialisation, l’accès à l’énergie et la création d’emplois ? Pour Thierno Seydou Nourou Sy, président-fondateur du cabinet Nourou Financial Consulting (NFC) à Dakar, la réponse appelle un changement de paradigme assumé : passer de la finance verte importée à une véritable souveraineté financière africaine.

Le malentendu de la finance verte importée

Le diagnostic posé par le banquier sénégalais part d’un constat simple. Les flux estampillés durables qui arrivent en Afrique restent calibrés sur des grilles d’analyse pensées à Bruxelles, Londres ou New York. Les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, regroupés sous l’acronyme ESG, ont été élaborés pour répondre aux enjeux des marchés matures, où l’électrification est acquise et l’industrie déjà installée. Transposés sans ajustement, ils tendent à pénaliser des projets pourtant essentiels au décollage économique du continent, notamment dans les hydrocarbures de transition, l’agro-industrie ou la valorisation des ressources extractives.

Cette mécanique produit un effet pervers. Des économies qui pèsent moins de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre se voient imposer des standards de désinvestissement conçus pour les plus grands pollueurs historiques. Les obligations vertes, les fonds climat et les facilités concessionnelles fléchent les capitaux vers des segments étroits, souvent connectés aux chaînes de valeur des bailleurs émetteurs. La finance durable, dans son acception actuelle, finance ainsi davantage une conformité réglementaire extérieure que la transformation structurelle des tissus productifs africains.

Vers une souveraineté financière au service du réel

L’alternative défendue par Thierno Seydou Nourou Sy ne consiste pas à rejeter la durabilité, mais à la redéfinir depuis l’Afrique. La souveraineté financière suppose de bâtir des référentiels endogènes, capables d’arbitrer entre urgence climatique, sécurité énergétique et impératif de développement. Concrètement, cela passe par des taxonomies adaptées aux réalités du continent, intégrant le gaz naturel comme énergie de transition, la cuisson propre, l’irrigation ou l’industrie de transformation locale. Plusieurs régulateurs ouest-africains et la Banque africaine de développement avancent déjà sur ce terrain, mais le mouvement reste fragmenté.

L’enjeu est aussi institutionnel. Les banques commerciales africaines, les fonds de pension domestiques et les compagnies d’assurance détiennent une épargne longue qui demeure largement sous-mobilisée. Orienter ces ressources vers les infrastructures, les PME et les filières stratégiques exige des véhicules conçus localement, libérés des contraintes de reporting calquées sur les normes européennes. La Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) d’Abidjan, le Nigerian Exchange ou la Johannesburg Stock Exchange ont commencé à structurer des compartiments durables, mais la profondeur reste limitée tant que les émetteurs souverains n’imposent pas leurs propres standards.

Un agenda politique autant que technique

La bascule réclamée engage les ministères des Finances, les banques centrales et les autorités de régulation. Sans volonté politique, la souveraineté financière restera un slogan. Le banquier dakarois plaide pour une coordination entre États africains afin de peser sur les enceintes internationales où se négocient les règles du jeu, de la COP aux groupes de travail du G20 sur la finance durable. L’objectif est d’obtenir une reconnaissance des spécificités africaines dans les méthodologies de notation extra-financière, qui conditionnent aujourd’hui l’accès aux capitaux à des coûts soutenables.

La question dépasse la seule sphère technique. Elle touche au modèle de croissance que le continent entend déployer dans les deux prochaines décennies. Continuer à importer une grille de lecture verte revient à laisser d’autres définir ce qui est finançable en Afrique, et donc ce qui peut être construit. Reprendre la main sur les critères, c’est se donner la possibilité d’industrialiser, d’électrifier et de créer de la valeur ajoutée locale sans renoncer à la trajectoire climatique. Le débat lancé depuis Dakar trouve un écho croissant chez les régulateurs de la zone franc et au sein des places financières émergentes du continent.

Selon Financial Afrik, cette tribune entend ouvrir une réflexion collective sur la refonte des cadres de la finance durable africaine.

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About the Author

Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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