Le débat budgétaire à Libreville prend une tournure inattendue. Le Projet de loi de finances rectificative (PLFR) 2026, en examen depuis le 10 juin devant la Commission des finances de l’Assemblée nationale, comporte vingt-quatre exonérations fiscales approuvées sans chiffrage précis de leur impact sur les recettes publiques. Six de ces avantages sont consentis à des sociétés turques, selon les éléments compilés par GabonReview à partir des articles 9 et suivants du texte. Pour un économiste de l’Institut national des sciences de gestion (INSG) consulté par le média gabonais, il s’agit de la contradiction la plus difficile à justifier dans le texte soumis aux députés.
Une LFR 2026 marquée par l’opacité du coût fiscal
La pratique des exonérations n’a, en soi, rien d’inédit dans la conduite des politiques publiques gabonaises. Elle vise traditionnellement à attirer des capitaux étrangers, accompagner des projets structurants ou soutenir des secteurs jugés prioritaires. Reste que l’absence de chiffrage budgétaire pose une difficulté méthodologique majeure. Sans estimation de la dépense fiscale, le Parlement vote sur un texte dont il ignore le coût réel pour le Trésor public.
Cette lacune contrevient aux principes désormais admis dans la zone CEMAC, où la transparence budgétaire constitue l’un des engagements pris dans le cadre des programmes de surveillance multilatérale. Dans la plupart des juridictions comparables, chaque dérogation fiscale fait l’objet d’une fiche d’impact, jointe au projet de loi et soumise au contrôle des commissions parlementaires. Le PLFR 2026 gabonais s’en écarte, ce qui interroge sur la capacité de l’administration des Finances à mesurer le manque à gagner.
L’économiste de l’INSG cité par GabonReview souligne la contradiction entre, d’une part, le discours officiel sur la mobilisation des ressources internes et, d’autre part, la multiplication des régimes dérogatoires. Le gouvernement de transition affiche depuis plusieurs mois sa volonté d’élargir l’assiette fiscale et de réduire la dépendance aux recettes pétrolières. Or chaque exonération adoptée sans étude d’impact creuse mécaniquement l’écart entre les ambitions affichées et la trajectoire effective des recettes.
Six sociétés turques au cœur du dispositif
La concentration de six exonérations au bénéfice de sociétés turques constitue l’autre élément saillant du texte. Elle reflète la montée en puissance d’Ankara dans le paysage économique gabonais, prolongement d’une diplomatie d’influence menée par la Turquie en Afrique centrale depuis une décennie. Entreprises de construction, opérateurs énergétiques et groupes industriels turcs ont multiplié les implantations sur le continent, souvent adossées à des accords bilatéraux et à des facilités douanières ou fiscales.
Au Gabon, cette présence s’est renforcée à la faveur des projets d’infrastructures et d’équipement portés par les autorités de transition. Le choix de privilégier des partenaires turcs s’inscrit dans une stratégie de diversification des alliances économiques, après une longue prééminence des intérêts français et chinois. Reste à savoir si les conditions consenties à ces opérateurs préservent les intérêts de long terme du Trésor public gabonais.
L’enjeu dépasse la seule question fiscale. En l’absence de chiffrage, il devient impossible d’évaluer la rentabilité socio-économique des projets concernés, ni de comparer les avantages accordés aux retombées attendues en matière d’emploi, de transfert de technologie ou de contenu local. C’est précisément ce type d’analyse que les institutions financières internationales recommandent de produire avant l’adoption de toute dérogation fiscale d’ampleur.
Un test pour la gouvernance budgétaire de la transition
L’examen du PLFR 2026 par la Commission des finances de l’Assemblée nationale constitue, à cet égard, un test pour la gouvernance budgétaire de la transition. Les députés disposent de la prérogative d’exiger des compléments d’information avant tout vote, voire de conditionner leur approbation à la production d’une étude d’impact. Une telle exigence enverrait un signal de rigueur, tant aux partenaires techniques et financiers qu’aux investisseurs soucieux de prévisibilité.
Concrètement, la trajectoire budgétaire 2026 dépendra largement de la capacité des autorités à articuler attractivité fiscale et soutenabilité des recettes. Le Gabon, dont la dette publique reste élevée et dont les marges de manœuvre dépendent étroitement du cours des hydrocarbures, peut difficilement se permettre une érosion silencieuse de son assiette fiscale. La discussion parlementaire des prochaines semaines précisera la portée réelle des vingt-quatre exonérations en débat.
Pour aller plus loin
Le Sénégal engrange 2 milliards USD de recettes au premier trimestre 2026 · Kevin Warsh prend la tête de la Fed et cible la stabilité des prix · Crédit bancaire : l’offre recule de 20% dans la Cemac début 2026

Be the first to comment on "LFR 2026 au Gabon : 24 exonérations fiscales sans chiffrage validées"