Lomé accueille les experts africains de la conformité face à l’IA

A scenic view of coconut palm trees lining a road by the sea in Lome, Togo under a clear blue sky.Photo : Kab Visuals / Pexels

La capitale togolaise s’est imposée, les 8 et 9 juillet 2026, comme le point de convergence de la communauté africaine de la conformité. La Grande Rencontre des Compliance et Risk Officers (GRCRO) y a rassemblé des experts issus de 46 pays, décidés à examiner la reconfiguration en cours de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (BC/FT). Le fil rouge des débats : l’irruption de l’intelligence artificielle dans l’arsenal des fraudeurs, et l’urgence d’y opposer une riposte à la mesure du défi.

L’événement s’est ouvert par une prise de parole remarquée de Badanam Patoki, ministre togolais de l’Économie et de la Veille stratégique. Pour le responsable, la conformité et la maîtrise des risques ont franchi un seuil : elles ne relèvent plus du strict respect des textes, mais s’imposent comme un levier stratégique de souveraineté économique et de crédibilité des places financières africaines. Le message adressé aux professionnels présents visait à ancrer la fonction compliance au cœur de la gouvernance des institutions publiques comme privées.

L’IA, nouveau terrain d’affrontement pour la conformité africaine

Les échanges de Lomé ont mis en lumière une réalité que les régulateurs du continent commencent à documenter : les technologies génératives offrent aux réseaux criminels des capacités inédites. Falsification de documents d’identité, deepfakes vocaux mobilisés dans les fraudes au président, contournement automatisé des dispositifs de vigilance à distance, blanchiment via des chaînes de transactions synthétiques. Autant de techniques qui bousculent les cadres de contrôle bâtis avant l’ère de l’IA générative.

Les compliance officers présents ont insisté sur le décalage croissant entre la sophistication des attaques et les moyens dont disposent les cellules de renseignement financier africaines. Plusieurs intervenants ont pointé la difficulté à recruter des profils hybrides, capables de manier à la fois le droit, la finance et les modèles algorithmiques. Ce déficit de compétences constitue, selon eux, l’un des angles morts les plus préoccupants pour les banques, assureurs et fintechs de la zone UEMOA et CEMAC.

Un enjeu de souveraineté pour les places financières

Au-delà de la seule dimension technique, la GRCRO a replacé la conformité dans une perspective géoéconomique. Les évaluations mutuelles conduites par le Groupe d’action financière (GAFI) et ses relais régionaux, notamment le GIABA en Afrique de l’Ouest, continuent de peser lourdement sur la réputation des juridictions africaines. Un classement défavorable se traduit mécaniquement par un renchérissement du coût de la correspondance bancaire, voire par des ruptures de relations avec les grandes banques internationales.

Dans ce contexte, plusieurs participants ont plaidé pour une mutualisation régionale des outils de détection fondés sur l’IA. L’idée : bâtir des plateformes partagées de scoring des transactions transfrontalières, alimentées par les données des banques centrales et des cellules nationales de renseignement financier. Une telle architecture permettrait aux économies de taille modeste de bénéficier d’une puissance d’analyse comparable à celle des grands établissements occidentaux, sans supporter seules le coût des infrastructures.

Formation, gouvernance et éthique algorithmique

Un autre volet des discussions a porté sur la formation continue des professionnels de la conformité. La rapidité des cycles technologiques rend caduques, en quelques mois parfois, des méthodologies pourtant récentes. Les intervenants ont appelé les universités et écoles de commerce du continent à intégrer des modules dédiés à la data science appliquée à la lutte anti-blanchiment, ainsi qu’à l’éthique des systèmes automatisés de décision.

La question de la gouvernance des modèles d’IA déployés par les institutions financières elles-mêmes a également suscité de vifs échanges. Comment auditer un algorithme de détection ? Comment garantir qu’il ne produit pas de biais discriminatoires envers certaines catégories de clientèle ? Comment documenter ses décisions face à un régulateur ? Ces interrogations, encore peu tranchées dans les textes africains, appellent une doctrine commune que les participants ont invité les autorités de supervision à élaborer sans tarder.

Reste que la mobilisation observée à Lomé confirme un basculement : la fonction compliance, longtemps cantonnée à un rôle défensif, s’affirme désormais comme un acteur central de la transformation numérique du secteur financier africain. La prochaine édition de la GRCRO devrait permettre d’évaluer les avancées concrètes des chantiers ouverts. Selon Financial Afrik, les travaux se sont clôturés sur un appel à renforcer la coopération transfrontalière face à des menaces qui, elles, ignorent déjà les frontières.

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Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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