Ormuz : l’Iran veut taxer les câbles Internet sous-marins

Explore the intricate details of a vintage submarine control room, showcasing complex machinery and gauges.Photo : Derwin Edwards / Pexels

L’Iran réfléchit à transformer son contrôle géographique sur le détroit d’Ormuz en une rente numérique. Selon des informations relayées par la presse iranienne, les autorités de Téhéran préparent un dispositif obligeant les opérateurs de câbles sous-marins traversant ce passage à s’acquitter d’une redevance. Le projet, encore en gestation, place les artères de l’Internet mondial au cœur d’une rivalité régionale exacerbée par la guerre en cours au Moyen-Orient.

Un goulet stratégique pour le trafic numérique mondial

Le détroit d’Ormuz est connu pour le pétrole : près d’un cinquième de la consommation mondiale d’hydrocarbures y transite. Moins commenté, son rôle dans les télécommunications est pourtant comparable. Plusieurs câbles à fibre optique de capacité majeure relient l’Europe à l’Asie en empruntant ce couloir maritime, dont des infrastructures opérées par des consortiums associant géants du numérique, opérateurs télécoms du Golfe et acteurs asiatiques. La proximité des eaux territoriales iraniennes, dans un détroit large d’à peine une cinquantaine de kilomètres en son point le plus étroit, confère à Téhéran une position de surveillance et, potentiellement, de nuisance sur ces flux.

La République islamique entend désormais valoriser cette géographie. L’idée d’un péage applicable aux opérateurs de câbles s’inscrit dans une stratégie plus large de monétisation des points de passage. Pour les autorités iraniennes, frappées par les sanctions occidentales et coupées d’une partie du système financier international, chaque levier d’extraction de revenus en devises devient une priorité budgétaire.

Un cadre juridique fragile, une portée politique réelle

Sur le plan du droit, la prétention iranienne se heurte à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Le texte garantit la liberté de pose et d’exploitation des câbles sous-marins, y compris dans le plateau continental et la zone économique exclusive des États riverains. Aucun précédent international n’autorise un État côtier à percevoir une taxe sur le simple franchissement d’un détroit par un câble de télécommunications. La portée juridique du projet apparaît donc limitée, surtout vis-à-vis d’opérateurs adossés à des consortiums multinationaux dotés de relais diplomatiques solides.

Reste que l’effet politique pourrait l’emporter sur la conformité juridique. En agitant la menace d’une redevance, Téhéran adresse plusieurs signaux. Aux compagnies occidentales d’abord, sommées de reconnaître implicitement la souveraineté iranienne sur une portion du détroit. Aux monarchies du Golfe ensuite, dont les routes numériques dépendent de la stabilité de cette zone. À Washington enfin, qui surveille de près tout durcissement de la posture iranienne dans la région depuis le déclenchement du conflit à Gaza et l’escalade entre Israël et l’axe pro-iranien.

Une arme géoéconomique aux conséquences africaines

Les implications dépassent le Golfe. Une partie significative des câbles desservant l’Afrique de l’Est, voire l’Afrique australe via les systèmes intercontinentaux, s’appuie sur des architectures qui croisent ou contournent la zone d’Ormuz. Toute hausse du coût d’exploitation, ou tout risque de perturbation, se répercuterait sur la latence, la résilience et les prix de la connectivité pour des marchés comme Djibouti, le Kenya ou Madagascar. Les opérateurs africains, déjà engagés dans une bataille pour diversifier leurs routes via la mer Rouge ou la côte atlantique, observent avec attention l’évolution du dossier iranien.

Les grands hyperscalers américains et asiatiques, propriétaires ou copropriétaires de la plupart des câbles modernes, disposent de marges de manœuvre. Ils peuvent rerouter le trafic, accélérer les projets de contournement terrestre par le Caucase ou l’Asie centrale, voire renforcer les liaisons satellitaires en orbite basse. Mais chacune de ces options entraîne des coûts élevés et des délais de déploiement de plusieurs années. À court terme, la dépendance à Ormuz demeure structurelle.

La démarche iranienne illustre une tendance de fond : la transformation des infrastructures numériques en objets de souveraineté contestée. Après les ports, les pipelines et les routes maritimes, les câbles sous-marins entrent à leur tour dans la grammaire des rapports de force. Téhéran y voit une opportunité; les opérateurs et les chancelleries, un risque supplémentaire à intégrer dans leurs scénarios. Selon France 24 Moyen-Orient, la concrétisation du dispositif reste suspendue à un arbitrage interne à Téhéran.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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