Le commandant de la force Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), le général Esmaïl Qaani, a esquissé les contours d’une nouvelle architecture régionale sous bannière iranienne. Selon les éléments rapportés par le quotidien libanais Al Akhbar, le successeur de Qassem Soleimani a évoqué la mise en place d’une « ceinture de sécurité » s’étendant du détroit d’Ormuz à celui de Bab el-Mandeb, soit de la façade du Golfe arabo-persique à l’entrée méridionale de la mer Rouge. L’annonce intervient dans une séquence de recomposition stratégique post-Gaza, où Téhéran cherche à reconfigurer son réseau d’alliés régionaux.
Une « ceinture de sécurité » iranienne du Golfe à la mer Rouge
La formule retenue par le général Qaani trace un arc géographique d’une cohérence stratégique limpide. D’un côté, le détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un tiers du pétrole maritime mondial. De l’autre, Bab el-Mandeb, verrou du commerce reliant l’océan Indien à la Méditerranée via le canal de Suez. Entre ces deux goulets d’étranglement, l’Iran entend matérialiser une profondeur stratégique appuyée sur ses partenaires de ce que Téhéran désigne comme l’« axe de la résistance ».
Cette doctrine n’est pas inédite, mais sa formulation publique par le chef de la force Qods marque une inflexion. Après les revers subis par le Hezbollah libanais au cours de l’année écoulée, l’affaiblissement opérationnel du Hamas à Gaza et la chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie, la République islamique avait été présentée comme isolée. Le discours de Qaani s’inscrit en contre-pied de cette lecture, en repositionnant les Houthis du Yémen comme pivot méridional du dispositif.
Ormuz et Bab el-Mandeb, deux verrous de la sécurité énergétique mondiale
L’enjeu maritime est central. Depuis fin 2023, les attaques houthies contre la navigation commerciale en mer Rouge ont contraint une part substantielle du fret mondial à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, allongeant les routes de dix à quatorze jours et renchérissant les primes d’assurance. La perspective d’un dispositif coordonné entre Téhéran, Sanaa et leurs relais régionaux constitue, pour les capitales du Golfe comme pour les chancelleries occidentales, un signal d’alerte direct.
Riyad et Abou Dhabi observent cette annonce avec une attention particulière. La normalisation amorcée en 2023 entre l’Arabie saoudite et l’Iran, sous médiation chinoise, avait laissé espérer une désescalade durable. Or la rhétorique d’un nouveau périmètre de sécurité piloté depuis Téhéran rouvre la question des équilibres dans le Golfe, à un moment où les monarchies misent sur la stabilité maritime pour sécuriser leurs trajectoires de diversification économique, à l’image de Vision 2030.
Recomposition de l’axe de la résistance après Gaza
Le discours du général Qaani traduit également une volonté de réaffirmation interne. Critiqué au sein de l’appareil sécuritaire iranien pour la séquence syrienne et libanaise, le chef de la force Qods cherche à démontrer que l’architecture régionale construite depuis deux décennies conserve sa cohérence opérationnelle. La référence explicite à une continuité géographique entre le Golfe et la mer Rouge vise à recréditer l’idée d’une profondeur stratégique unifiée, par-delà les revers tactiques.
Reste que la traduction concrète de cette « ceinture » soulève plusieurs interrogations. Les capacités résiduelles du Hezbollah, après la décapitation de sa chaîne de commandement à l’automne 2024, limitent son rôle de relais septentrional. En Irak, les Hachd al-Chaabi évoluent sous pression accrue de Bagdad et de Washington. Le Yémen demeure ainsi le maillon le plus actif et le plus visible du dispositif, ce qui concentre mécaniquement les risques sur l’axe méridional.
Pour les acteurs africains riverains de la mer Rouge, notamment Djibouti, l’Égypte, le Soudan et l’Érythrée, la perspective d’une militarisation accrue de cet espace maritime représente un facteur d’incertitude supplémentaire. Les recettes du canal de Suez ont déjà chuté de plus de 60 % en 2024 selon les autorités égyptiennes, et toute escalade prolongerait cette hémorragie budgétaire. Selon Al Akhbar, le général Qaani a livré ces déclarations dans un contexte d’intensification des consultations entre Téhéran et ses partenaires régionaux.
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