L’Iran prévient d’un conflit long, l’Afrique guette ses effets

Aerial shot of an oil tanker cruising through the ocean, emphasizing maritime transport.Photo : Alexander Bobrov / Pexels

La nouvelle passe d’armes entre Téhéran et Washington prend une tournure préoccupante pour les économies africaines. Après des menaces publiques du président américain Donald Trump, les autorités iraniennes ont averti qu’un affrontement militaire ne se refermerait pas aussi vite que ses initiateurs l’imaginent. Cette rhétorique, familière depuis la sortie américaine de l’accord nucléaire de 2015 décidée en mai 2018, intervient dans un environnement régional déjà très instable, marqué par les tirs houthis en mer Rouge et par la poursuite des opérations israéliennes au Levant.

Une escalade verbale aux implications énergétiques directes

Pour les capitales africaines, l’enjeu n’est pas d’abord diplomatique mais énergétique. L’Iran demeure l’un des principaux producteurs de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), avec une production qui a oscillé entre 3 et 3,2 millions de barils par jour en 2023 selon les données de l’Agence internationale de l’énergie. Toute perspective de frappes sur les installations iraniennes, ou de représailles de Téhéran contre les terminaux du Golfe, provoquerait un choc immédiat sur le baril. Le précédent de janvier 2020, après l’élimination du général Qassem Soleimani, avait fait bondir le Brent de près de 5 % en quelques heures.

Les pays importateurs nets d’Afrique francophone, du Sénégal à la Côte d’Ivoire en passant par le Burkina Faso et le Mali, en subiraient les premiers effets à travers la facture de carburants et d’engrais. Le Maroc, qui importe la quasi-totalité de ses besoins en hydrocarbures, et la Tunisie, dont la Caisse générale de compensation reste très sensible aux cours mondiaux, se retrouveraient à nouveau en première ligne. À l’inverse, l’Algérie, le Nigeria, l’Angola, le Congo et le Gabon profiteraient mécaniquement d’un baril plus élevé, mais cet effet d’aubaine budgétaire s’accompagnerait d’un surcroît d’inflation importée pour leurs voisins.

La mer Rouge, point névralgique pour le commerce africain

Le second canal de transmission est maritime. Depuis la fin 2023, les attaques des Houthis yéménites, soutenus par Téhéran, ont déjà fait chuter de plus de moitié le trafic du canal de Suez, selon les évaluations publiées par le Fonds monétaire international au printemps 2024. L’Égypte, qui tirait de Suez environ 9,4 milliards de dollars de recettes sur l’exercice 2022-2023, a perdu plusieurs milliards en droits de passage. Une confrontation ouverte entre Washington et Téhéran étendrait presque mécaniquement le théâtre des opérations à Bab el-Mandeb et au golfe d’Aden.

Pour Djibouti, pivot logistique et base de plusieurs puissances étrangères, pour l’Éthiopie enclavée qui dépend du port de Djibouti pour l’essentiel de son commerce extérieur, et pour les exportateurs est-africains de café, de thé ou de fleurs, un durcissement sécuritaire sur la route de Suez signifierait allongement des délais, hausse des primes d’assurance et détournement vers le cap de Bonne-Espérance. Les armateurs y ont déjà procédé en 2024, avec un surcoût estimé entre 1 et 2 millions de dollars par rotation vers l’Europe du Nord.

Un continent sans voix forte dans la médiation

Reste la dimension politique. L’Afrique, qui compte plusieurs partenaires économiques de Téhéran, notamment en Afrique du Sud et en Algérie, n’a pas, à ce stade, de canal de médiation structuré sur le dossier iranien. L’Union africaine, concentrée sur le Soudan, la Libye et le Sahel, laisse largement le champ aux puissances du Golfe et à la Chine, qui avait parrainé en mars 2023 la reprise des relations entre Riyad et Téhéran. Les monarchies du Golfe, premiers investisseurs étrangers sur plusieurs marchés africains, ont tout intérêt à contenir l’escalade, ne serait-ce que pour protéger leurs propres infrastructures énergétiques exposées, comme l’avait montré l’attaque de septembre 2019 contre les sites d’Abqaiq et de Khurais en Arabie saoudite.

Concrètement, les responsables africains des finances et de l’énergie devront arbitrer dans les prochaines semaines entre reconstitution des stocks stratégiques, renégociation des contrats de fret et ajustement des subventions aux carburants. L’avertissement iranien sur la durée d’un conflit possible n’est pas qu’un signal envoyé à la Maison-Blanche. Il rappelle à l’ensemble des économies connectées au Golfe et à la mer Rouge que la prochaine crise, si elle survient, se mesurera moins en semaines qu’en trimestres budgétaires.

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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