Affaire ASER-AEE Power : 37 milliards FCFA au cœur d’un scandale

High-tension power lines silhouetted by a dramatic and colorful sunset sky, representing energy distribution.Photo : Ujjwal Kishore / Pexels

L’affaire ASER-AEE Power s’impose comme l’un des dossiers les plus sensibles de la nouvelle séquence politique sénégalaise. Au centre du litige, un contrat estimé à 37 milliards de francs CFA, attribué à l’entreprise espagnole AEE Power pour l’électrification de localités rurales, et dont l’exécution alimente depuis plusieurs mois interrogations, soupçons et révélations en cascade. L’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER), placée sous tutelle du ministère de l’Énergie, se retrouve en première ligne d’une controverse qui interpelle directement la chaîne de décision publique.

Un marché stratégique sur la sellette

Le programme concerné porte sur l’électrification de centaines de villages, un objectif érigé en priorité par les autorités successives. Le Sénégal affiche une ambition d’accès universel à l’électricité, et l’ASER constitue le bras armé de cette politique en milieu rural. Le contrat conclu avec AEE Power, opérateur espagnol présent sur plusieurs marchés africains, devait incarner l’accélération promise aux populations éloignées du réseau interconnecté.

Mais l’enveloppe de 37 milliards de francs CFA mobilisée pour ce projet suscite désormais une série de questions. Le montage financier, les modalités d’attribution du marché et la nature des contreparties exigées de l’État sénégalais sont passés au crible. Plusieurs voix dénoncent une succession d’irrégularités présumées qui auraient été signalées en interne, sans déclencher de réaction proportionnée des autorités de tutelle.

Des alertes restées sans réponse

C’est précisément la question des alertes ignorées qui constitue le cœur du malaise. D’après les éléments rendus publics, des signalements auraient été émis à différentes étapes de la procédure, attirant l’attention sur des fragilités juridiques et financières du dossier. La diffusion de ces avertissements n’aurait pourtant pas suffi à infléchir le cours du marché, ni à déclencher un audit en bonne et due forme avant la mobilisation des fonds.

Cette inertie alimente le procès en défaillance institutionnelle. Pour les observateurs du secteur, le sujet dépasse le cas particulier d’AEE Power. Il pose la question de l’efficacité réelle des dispositifs de contrôle interne dans les agences d’exécution, notamment dans un domaine aussi capitalistique que l’énergie. Les contrats d’électrification rurale combinent en effet financements concessionnels, garanties souveraines et marchés clés en main, autant de leviers qui exigent une traçabilité irréprochable.

Le contexte politique amplifie la résonance du dossier. L’exécutif sénégalais, porté au pouvoir sur une promesse de rupture et de reddition des comptes, est attendu sur sa capacité à clarifier les responsabilités. Toute zone d’ombre laissée sur ce contrat fragiliserait le discours de transparence revendiqué depuis 2024.

Une exigence de clarification pour l’État

Trois interrogations dominent désormais le débat public. La première porte sur l’identité précise des décideurs ayant validé le marché et son financement. La deuxième concerne la séquence des alertes, leur destinataire et le traitement qui leur a été réservé. La troisième touche au sort des fonds déjà engagés et aux livrables effectivement réalisés par AEE Power sur le terrain.

La réponse à ces questions engage la crédibilité de plusieurs institutions. Au-delà de l’ASER, ce sont les corps de contrôle, le ministère de l’Énergie et le dispositif de passation des marchés publics qui devront démontrer la solidité de leurs procédures. Les bailleurs internationaux, partenaires habituels des programmes d’électrification rurale au Sahel, suivent également la trajectoire du dossier, attentifs aux signaux envoyés en matière de gouvernance.

Reste un enjeu opérationnel rarement évoqué dans les polémiques : les populations rurales destinataires des installations. Tout enlisement contentieux pèserait sur la livraison effective des infrastructures et différerait l’accès à l’électricité de localités déjà longtemps marginalisées. La conduite de l’enquête, son calendrier et ses suites judiciaires éventuelles détermineront la capacité du Sénégal à concilier exigence de probité et continuité du service public. Selon Dakaractu, l’État est désormais sommé d’apporter des réponses claires aux interrogations soulevées par ce dossier à 37 milliards de francs CFA.

Pour aller plus loin

Électrification rurale : Thierno Alassane Sall dénonce des transferts massifs · Affaire ASER : Aly Ngouille Ndiaye alerte sur la tâche de Jean Michel Sène · Saint-Louis : les industries extractives ont généré 39,6 milliards FCFA en 2024

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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