Israël conditionne désormais son retrait du sud du Liban à ce que ses responsables décrivent comme un « progrès mesurable » sur le terrain, plutôt qu’à un calendrier négocié. Cette inflexion, révélée par le quotidien libanais Al Akhbar, marque un tournant dans l’application de l’accord de cessez-le-feu conclu fin novembre 2024 sous parrainage américain et français. Elle place le gouvernement de Beyrouth face à un dilemme stratégique : engager une épreuve de force avec le Hezbollah ou accepter le maintien indéfini des positions israéliennes au-delà de la Ligne bleue.
Une doctrine du « frottement » assumée par Tel-Aviv
Selon les informations rapportées par le journal beyrouthin, les autorités israéliennes cherchent activement à provoquer ce qu’elles nomment un « frottement réel » entre l’armée libanaise et le Hezbollah. La formule, technique en apparence, recouvre une stratégie politique claire. Il s’agit de transférer sur les institutions libanaises la charge du désarmement du parti chiite, tâche qu’Israël n’entend pas assumer directement mais dont il fait la condition sine qua non de tout retrait complet.
Cette approche traduit une évolution notable de la doctrine militaire israélienne dans la phase post-conflit. Après onze mois d’affrontements ouverts et une offensive terrestre lancée en octobre 2024, Tsahal maintient une présence dans plusieurs points hauts du Liban-Sud, en violation, selon Beyrouth, des termes de la trêve. Les frappes ciblées se sont poursuivies durant l’année 2025 contre des cadres présumés du Hezbollah, y compris dans la Bekaa et la banlieue sud de la capitale libanaise.
Beyrouth pris en étau entre Washington et sa propre équation intérieure
Le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam, tous deux investis dans la première moitié de 2025, ont affiché leur engagement à faire respecter la souveraineté de l’État sur l’ensemble du territoire national. La feuille de route validée par le Conseil des ministres prévoit un monopole des armes au profit de l’armée libanaise. Sur le papier, cette orientation converge avec les exigences israéliennes et américaines. Dans les faits, elle se heurte à la réalité d’un Hezbollah affaibli mais toujours structurant dans plusieurs régions.
L’émissaire américain Amos Hochstein, puis ses successeurs au sein de l’administration Trump, ont multiplié les pressions pour accélérer le processus. Washington considère que la fenêtre stratégique ouverte par l’affaiblissement du parti chiite, la chute du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024 et l’interruption des flux logistiques iraniens via la Syrie ne se refermera pas indéfiniment. Reste que la classe politique libanaise redoute une confrontation intracommunautaire aux conséquences imprévisibles.
Un pari risqué sur la stabilité intérieure libanaise
La logique israélienne du « progrès mesurable » repose sur une hypothèse audacieuse : contraindre l’armée libanaise à entrer en friction directe avec le Hezbollah pour désarmer ses positions au sud du Litani, voire au-delà. Or les Forces armées libanaises, dont les effectifs déployés dans la zone sud avoisinent les 10 000 hommes conformément à la résolution 1701, entretiennent depuis des décennies un modus vivendi avec le parti. Une rupture brutale de cet équilibre pourrait fragiliser la cohésion même de l’institution militaire, dont plusieurs unités comptent une proportion significative de recrues chiites.
Sur le plan économique, le maintien d’une instabilité prolongée au Liban-Sud pèse sur les perspectives de reconstruction évaluées à plus de 11 milliards de dollars par la Banque mondiale. Les bailleurs internationaux, notamment les monarchies du Golfe et l’Union européenne, conditionnent leur engagement à la clarification du monopole étatique sur la force armée. Concrètement, tant que la question du désarmement demeure suspendue, les capitaux nécessaires à la relance ne franchiront pas le seuil des annonces.
Par ailleurs, l’ONU et la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), dont le mandat a été prorogé jusqu’à fin 2026 avant un retrait programmé, se retrouvent dans une position de plus en plus inconfortable. Leur capacité à documenter les violations sans pouvoir les prévenir illustre la fragilité du dispositif hérité de 2006. Tel-Aviv semble parier que cette érosion multilatérale lui laissera les mains libres pour imposer un rythme unilatéral. Selon Al Akhbar, cette lecture serait désormais assumée sans ambiguïté par les cercles sécuritaires israéliens.
Pour aller plus loin
Liban : Beyrouth accusée de faciliter le démantèlement de la FINUL · Liban : Berri refuse de couvrir Aoun sur les dossiers de souveraineté · Hormuz : Washington étudie des frappes limitées contre l’Iran

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