Le naufrage survenu au large de Djibouti porte à plus de 220 le nombre de victimes et de disparus parmi les migrants qui empruntaient le corridor maritime vers le Yémen. Avec 109 corps déjà recensés et 116 personnes toujours introuvables, le drame s’inscrit dans la série noire des traversées du détroit de Bab el-Mandeb, l’un des passages migratoires les plus meurtriers au monde, et pourtant l’un des moins documentés dans l’espace public européen.
Un corridor migratoire oublié mais massivement fréquenté
La route dite « orientale », qui relie la Corne de l’Afrique à la péninsule Arabique en passant par Djibouti puis le Yémen, constitue depuis plus d’une décennie l’un des axes migratoires les plus empruntés du continent africain. Selon les comptages réguliers de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plusieurs dizaines de milliers de candidats au départ, en grande majorité éthiopiens, transitent chaque année par les ports de pêche de la côte djiboutienne, en particulier dans la région d’Obock, pour tenter de rejoindre les monarchies du Golfe en quête de travail.
Contrairement à la route centrale méditerranéenne, cette traversée s’effectue sur une distance relativement courte, une trentaine de kilomètres de mer séparant les côtes djiboutiennes des rivages yéménites. Mais la combinaison des courants, de la surcharge chronique des embarcations en bois et de l’absence quasi totale de dispositifs de secours en fait un couloir à très haute létalité. L’OIM a documenté plusieurs centaines de morts et de disparus chaque année sur ce seul axe, un chiffre vraisemblablement sous-estimé compte tenu du caractère clandestin des départs.
Djibouti, verrou géographique et point d’embarquement
La République de Djibouti, petit État de moins d’un million d’habitants situé à la jonction de la mer Rouge et du golfe d’Aden, occupe une position stratégique qui en fait à la fois un hub logistique mondial et un point de passage obligé pour les flux migratoires venus d’Éthiopie et, dans une moindre mesure, de Somalie. Les autorités djiboutiennes coopèrent avec l’OIM dans le cadre d’un centre de réponse aux migrants installé à Obock, mais les moyens de la garde-côte restent limités face à l’ampleur du phénomène.
Le pays doit aussi gérer les retours. Depuis plusieurs années, l’Arabie saoudite expulse par milliers des migrants éthiopiens en situation irrégulière, qui transitent de nouveau par Djibouti dans le sens inverse. Cette circulation à double sens, où les mêmes individus peuvent se retrouver sur la même embarcation à quelques mois d’intervalle, nourrit en permanence le modèle économique des passeurs installés de part et d’autre du détroit.
Des réseaux de passeurs structurés et difficilement démantelables
Les filières qui organisent ces traversées ne relèvent pas de l’improvisation. Il s’agit d’un écosystème criminel transfrontalier, impliquant des recruteurs en Éthiopie, des logeurs à Djibouti, des capitaines yéménites et des courtiers dans les pays du Golfe. Le prix d’un passage se négocie généralement entre quelques centaines et un à deux milliers de dollars par personne, selon les étapes couvertes et les intermédiaires. L’embarquement se fait de nuit, sur des bateaux de pêche surchargés, souvent dépourvus de gilets de sauvetage.
La guerre civile au Yémen, entrée dans sa deuxième décennie, n’a paradoxalement pas tari les flux. Elle a au contraire fragmenté les autorités locales et facilité le travail des réseaux, les migrants débarqués sur la côte occidentale yéménite se retrouvant exposés aux détentions arbitraires, aux rançonnements et aux violences documentés par les agences onusiennes. Le passage vers l’Arabie saoudite, destination finale majoritaire, s’effectue ensuite par des sentiers de montagne également contrôlés par des trafiquants.
Un défi régional qui dépasse les capacités nationales
Le dernier naufrage au large de Djibouti interpelle au-delà de ses chiffres. Il souligne la limite d’une approche strictement sécuritaire ou humanitaire face à un phénomène dont les ressorts sont économiques et politiques, enracinés dans les crises éthiopiennes successives, dans la demande de main-d’œuvre bon marché des monarchies du Golfe et dans la porosité des frontières maritimes régionales. Tant que ces trois moteurs resteront actifs, aucun dispositif de surveillance côtière, aussi étoffé soit-il, ne saurait à lui seul enrayer les départs. Les instances régionales, de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) à l’Union africaine, sont attendues sur une réponse coordonnée qui tarde à prendre forme.
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