L’Algérie relance à Riyad le dossier du gazoduc transsaharien

A caution sign for gas pipeline amidst a field of blooming lavender with cloudy skies.Photo : Joshua Brown / Pexels

Face aux grands acteurs réunis dans la capitale saoudienne, la délégation algérienne a défendu une lecture volontariste de la transition énergétique, dans laquelle le gaz naturel conserve un rôle central pour les deux prochaines décennies. Alger a profité de cette tribune à Riyad pour alerter sur le niveau jugé insuffisant des investissements consentis dans l’amont pétrolier et gazier à l’échelle mondiale, un message convergent avec celui porté depuis plusieurs années par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et par le Forum des pays exportateurs de gaz (GECF), dont Alger est un pilier.

Un plaidoyer calibré pour les marchés européens

La séquence saoudienne n’est pas anodine. Depuis la rupture quasi totale des flux russes vers l’Union européenne consécutive à la guerre en Ukraine engagée en février 2022, l’Algérie est devenue le premier fournisseur de gaz naturel de l’Italie, dépassant Gazprom dès 2022. Les livraisons algériennes transitent principalement par les gazoducs sous-marins Transmed, qui relie Hassi R’Mel à la Sicile via la Tunisie, et Medgaz, en service direct vers l’Espagne depuis 2011 et dont la capacité a été portée à environ 10,7 milliards de mètres cubes par an en 2022.

Dans ce contexte, le message porté à Riyad sur la nécessité de maintenir des capacités d’investissement dans le gaz s’adresse d’abord aux chancelleries européennes. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a elle-même reconnu, dans ses scénarios récents, que le gaz resterait indispensable à la sécurité d’approvisionnement du Vieux Continent au moins jusqu’au milieu des années 2030. Alger entend verrouiller cette fenêtre et sécuriser des contrats de long terme à un moment où plusieurs capitales européennes hésitent encore à s’engager au-delà de 2030.

Le gazoduc transsaharien, pièce maîtresse d’une stratégie continentale

Le second volet de l’offensive algérienne tient en trois lettres : TSGP, pour Trans-Saharan Gas Pipeline. Ce projet, officiellement relancé par un mémorandum d’entente signé à Alger en juillet 2022 entre les ministres de l’Énergie algérien, nigérien et nigérian, prévoit la construction d’un gazoduc d’environ 4 128 kilomètres reliant les champs de Warri, dans le delta du Niger, aux terminaux algériens de Hassi R’Mel, puis à l’Europe. Les volumes évoqués atteignent 30 milliards de mètres cubes par an, pour un investissement estimé entre 13 et 20 milliards de dollars selon les études.

Le dossier a néanmoins été fragilisé par le coup d’État survenu à Niamey le 26 juillet 2023 et par les tensions diplomatiques qui ont suivi entre l’Algérie, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et les nouvelles autorités nigériennes. La médiation algérienne, proposée dès l’été 2023, n’a été que partiellement acceptée. Pour Alger, promouvoir le projet depuis Riyad permet de signaler aux investisseurs du Golfe que le tracé reste viable et que Sonatrach dispose de l’ingénierie nécessaire pour piloter un tel ouvrage, dont une partie du linéaire algérien, entre Hassi R’Mel et la frontière nigérienne, est déjà existante ou en avancée.

Un pari géopolitique face à la concurrence atlantique

La bataille se joue aussi face à un projet concurrent, le gazoduc Nigeria-Maroc, long d’environ 5 600 kilomètres, soutenu par Rabat et Abuja et qui épouserait la côte atlantique ouest-africaine pour rejoindre l’Europe par l’Espagne. Les deux tracés mobilisent les mêmes réserves nigérianes, estimées à plus de 5 600 milliards de mètres cubes, soit les premières d’Afrique. En portant le TSGP sur la scène saoudienne, Alger cherche à capter en priorité l’attention des fonds souverains du Golfe, susceptibles de co-financer un projet dont le modèle économique dépend largement de la stabilité des prix du gaz européen, revenus autour de 30 à 40 euros le mégawattheure sur le marché TTF néerlandais après le pic de 2022.

Reste que la crédibilité du plaidoyer algérien se mesurera moins aux discours tenus à Riyad qu’aux décisions concrètes attendues dans les prochains mois sur le financement, la sécurisation du tracé sahélien et la contractualisation avec les acheteurs européens. Entre ambition continentale et contraintes géopolitiques, le gazoduc transsaharien demeure, à ce stade, un marqueur stratégique autant qu’une infrastructure en gestation.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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