La contrebande de carburants en Libye vient de recevoir, à la tribune du Conseil de sécurité des Nations unies, une mesure officielle rarement aussi crue : entre 30 % et 50 % des volumes importés pour la consommation intérieure sont détournés avant d’arriver aux pompes. L’évaluation, portée par la représentante spéciale du secrétaire général pour la Libye, transforme une évidence de terrain en donnée diplomatique opposable aux autorités de Tripoli comme à celles de l’Est libyen.
Un chiffrage onusien qui change la nature du débat
Jusqu’ici, les diagnostics sur le siphonnage des hydrocarbures libyens relevaient surtout d’estimations ponctuelles, livrées par des panels d’experts ou des ONG spécialisées. En plaçant la fourchette entre un tiers et la moitié des importations, la mission onusienne (MANUL) donne pour la première fois à la question une amplitude macroéconomique. À ces proportions, le phénomène ne se résume plus à des trafics opportunistes aux frontières : il structure une part significative du marché intérieur et détourne, de fait, une politique publique coûteuse pour l’État libyen.
Car la Libye subventionne massivement ses carburants depuis des décennies. Faute de raffineries en état de couvrir la demande, Tripoli importe de l’essence et du gasoil souvent payés en swap contre du brut, puis les revend à la pompe à des prix parmi les plus bas de la planète, autour de quelques centimes d’euro le litre. Chaque litre détourné représente ainsi une double perte : une subvention versée dans le vide et une recette de change siphonnée. Les évaluations publiées ces dernières années par la National Oil Corporation (NOC) et par la Banque centrale de Libye convergent sur un coût budgétaire des subventions aux carburants compris entre 5 et 7 milliards de dollars par an, selon les cours du brut.
Une économie parallèle structurée autour des terminaux et des frontières
La géographie du détournement est connue des chancelleries. Au Nord, une partie des cargaisons est transbordée en mer, le long des côtes de Tripolitaine et de Cyrénaïque, vers des navires qui réapprovisionnent le marché noir méditerranéen, de Malte à certains ports du Levant. À l’intérieur, les flux empruntent les pistes du Fezzan et débouchent sur les marchés tunisien, algérien, nigérien et tchadien, où le différentiel de prix avec le carburant subventionné libyen peut atteindre un facteur de cinq à dix.
Cette rente sert d’oxygène financier à plusieurs groupes armés présents dans le sud libyen, mais aussi à des réseaux criminels transfrontaliers déjà repérés par le Panel d’experts du Comité 1970 des Nations unies, qui documente le dossier depuis le milieu des années 2010. Dans un pays où aucune des deux administrations rivales ne contrôle l’ensemble du territoire, la captation du carburant subventionné fonctionne comme une fiscalité officieuse, redistribuée au profit d’acteurs non étatiques. Reste que, côté sahélien, elle alimente aussi un marché informel dont dépendent, pour le transport et l’agriculture, des millions de ménages du Niger, du Tchad et du nord du Mali.
Un dossier qui engage le Conseil de sécurité au-delà de la Libye
Le fait que la mesure onusienne soit désormais formulée devant le Conseil de sécurité n’est pas anodin. Il ouvre la voie à un durcissement du régime de sanctions existant, hérité des résolutions 1970 et 2146, qui autorise déjà l’inspection en haute mer des navires soupçonnés d’exporter illégalement du pétrole libyen. L’extension explicite de ce dispositif aux produits raffinés, demandée depuis plusieurs années par les experts onusiens, deviendrait difficile à repousser avec un chiffrage aussi large.
Pour les capitales sahéliennes, l’enjeu est double. D’un côté, une normalisation du marché libyen tarirait une source d’approvisionnement bon marché devenue vitale dans des zones désenclavées. De l’autre, elle couperait un canal de financement majeur pour des groupes armés dont l’activité déborde largement les frontières libyennes. L’arbitrage dépasse Tripoli : il engage l’ensemble du continuum sécuritaire qui court de la Méditerranée au bassin du lac Tchad, et il place la gouvernance pétrolière libyenne au cœur de la stabilité régionale.
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