L’Organisation internationale de police criminelle (Interpol) a dévoilé le bilan d’une opération coordonnée contre la cybercriminalité en Afrique, soldée par 1 462 arrestations dans vingt-et-un pays du continent. L’ampleur du dispositif, qui mobilise simultanément plusieurs juridictions, traduit un changement d’échelle dans la manière dont les forces de sécurité africaines abordent la menace numérique, longtemps traitée comme un contentieux marginal au regard des priorités sécuritaires classiques.
Une menace cyber devenue systémique pour les économies africaines
La cybercriminalité est devenue, en moins d’une décennie, l’un des angles morts les plus coûteux de la transformation numérique africaine. Selon des estimations récurrentes de l’Union africaine et de plusieurs cabinets spécialisés, le préjudice annuel pour le continent se chiffrerait en milliards de dollars, soit l’équivalent de plusieurs points de produit intérieur brut dans les pays les plus exposés. L’essor rapide du mobile money, qui concentre selon la GSMA plus de la moitié des comptes mondiaux de monnaie électronique en Afrique subsaharienne, a mécaniquement élargi la surface d’attaque.
Les typologies de fraudes qui prolifèrent sur le continent sont bien documentées. L’ingénierie sociale, les arnaques à l’investissement, la compromission de messageries professionnelles (business email compromise), les escroqueries sentimentales et, plus récemment, les rançongiciels frappant des infrastructures hospitalières ou administratives dessinent un paysage criminel diversifié. Les auteurs opèrent souvent depuis un pays, blanchissent dans un deuxième et ciblent des victimes dans un troisième, ce qui rend la poursuite judiciaire d’autant plus complexe en l’absence de passerelles opérationnelles entre polices.
Une architecture policière continentale encore en construction
L’opération rendue publique par Interpol s’inscrit dans une série d’offensives similaires conduites depuis 2022 sur le continent, qui ont progressivement installé Afripol et le bureau régional d’Interpol pour l’Afrique comme points de passage obligés de la coopération. Les précédentes vagues avaient déjà démontré la faisabilité d’actions multi-juridictionnelles, mais sur des périmètres plus restreints. Le franchissement du seuil de vingt-et-un pays mobilisés témoigne d’une maturation : harmonisation des cadres procéduraux, interopérabilité partielle des bases de données criminelles, montée en compétence des unités spécialisées.
Cette dynamique reste toutefois inégale. Une poignée de pays, parmi lesquels le Maroc, l’Afrique du Sud, le Kenya, le Nigeria, l’Égypte, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, disposent d’unités cyber dotées de moyens d’investigation numérique. Ailleurs, la capacité à exploiter des preuves électroniques, à ordonner des gels d’avoirs sur des portefeuilles crypto ou à requérir en urgence des données auprès de plateformes étrangères demeure embryonnaire. La Convention de l’Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel, adoptée à Malabo en 2014, n’est entrée en vigueur qu’en juin 2023, après avoir mis près de dix ans à réunir le nombre requis de ratifications.
Souveraineté numérique : le chantier qui s’ouvre après les arrestations
Le coup de filet, pour spectaculaire qu’il soit, ne règle pas la question de fond : l’Afrique produit, héberge et sécurise encore très peu des données qui circulent sur ses réseaux. La dépendance aux centres de données situés hors du continent, l’absence fréquente de législations nationales abouties sur la preuve numérique et la faiblesse des budgets alloués à la cybersécurité publique limitent l’effet dissuasif des opérations coup-de-poing. Un rapport de la Banque mondiale publié en 2024 estimait que moins d’un pays africain sur deux disposait d’une équipe nationale de réponse aux incidents informatiques (CERT) opérationnelle.
La suite judiciaire donnée aux 1 462 interpellations constituera un test politique autant que juridique. Les précédentes opérations avaient mis en lumière un taux d’attrition élevé entre arrestation et condamnation, faute de magistrats formés à qualifier les infractions numériques et à exploiter la preuve dématérialisée. Pour les investisseurs du secteur fintech, pour les opérateurs télécoms exposés à la fraude SIM-swap et pour les banques centrales confrontées au blanchiment via actifs numériques, l’enjeu dépasse le seul affichage sécuritaire. Il touche à la crédibilité même du récit de la décennie numérique africaine, qui ne tiendra qu’à condition d’être adossé à un État de droit cyber effectif.
Pour aller plus loin
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