En annonçant début novembre 2026 un partenariat avec le Cambodge sur les paiements numériques, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) opère un virage dont la portée dépasse la simple assistance technique. L’institut d’émission commun au Cameroun, au Gabon, au Congo, au Tchad, à la Guinée équatoriale et à la République centrafricaine va s’inspirer d’un système monétique asiatique très particulier pour équiper la zone CEMAC d’une infrastructure de paiement de nouvelle génération. Le choix du partenaire est en soi un message adressé aux bailleurs traditionnels.
Un choix de partenaire qui rompt avec les habitudes de la zone CEMAC
La coopération monétaire en Afrique centrale s’est longtemps organisée autour d’un petit cercle d’interlocuteurs : Banque de France, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international, Banque mondiale, Banque africaine de développement. Les projets de modernisation du Groupement interbancaire monétique de l’Afrique centrale (GIMAC), opérationnel depuis 2015 pour l’interopérabilité des cartes et du mobile money, se sont inscrits dans ce cadre. En se tournant vers Phnom Penh, la BEAC élargit délibérément le cercle et assume une diplomatie monétaire Sud-Sud encore rare pour une banque centrale africaine.
Le Cambodge n’a pourtant rien d’un acteur anecdotique de la finance numérique. Le système Bakong, lancé en octobre 2020 par la Banque nationale du Cambodge, est régulièrement cité par la Banque des règlements internationaux comme l’une des infrastructures de paiement de détail les plus abouties au monde. Adossé à une technologie de registre distribué, il permet des transferts gratuits entre banques, institutions de microfinance et portefeuilles électroniques, en riels comme en dollars. Fin 2024, l’écosystème revendiquait plusieurs dizaines de millions d’utilisateurs et de comptes connectés, pour une population d’à peine seize millions d’habitants.
Ce que Bakong peut apporter aux paiements numériques en CEMAC
Pour la BEAC, l’intérêt est à la fois technique et stratégique. Technique, parce que Bakong offre un modèle d’interopérabilité native entre des acteurs très hétérogènes, exactement le défi que doit relever le GIMAC face à la fragmentation entre banques commerciales, opérateurs de mobile money et fintechs émergentes. Dans la sous-région, le taux de bancarisation stricto sensu reste inférieur à 20 % selon les évaluations convergentes du FMI et de la Banque mondiale, tandis que le mobile money dépasse largement les comptes bancaires classiques, notamment au Cameroun et au Gabon.
Stratégique, parce que l’architecture cambodgienne est conçue pour servir de socle à une future monnaie numérique de banque centrale (MNBC). Or la BEAC a inscrit depuis plusieurs années la MNBC sur sa feuille de route, à l’image de la quasi-totalité des grandes banques centrales du continent. La Banque centrale du Nigeria avait ouvert la voie en octobre 2021 avec l’eNaira, suivie des travaux exploratoires de la Banque centrale du Kenya, de la Banque d’Afrique du Sud et de l’Union monétaire ouest-africaine. S’adosser à un système déjà éprouvé évite à la BEAC les erreurs coûteuses observées ailleurs, où le taux d’adoption des MNBC pionnières est resté marginal.
Un signal politique en direction des bailleurs traditionnels
Le calendrier compte. L’annonce intervient alors que la CEMAC négocie un nouveau cycle de programmes avec le FMI et que la question de la souveraineté numérique est devenue centrale dans les discussions avec les partenaires européens et chinois. En choisissant un transfert de technologie en provenance d’une banque centrale asiatique de taille moyenne, plutôt qu’un énième projet financé et spécifié par un bailleur occidental, la BEAC envoie un signal politique assumé. L’institution montre qu’elle entend diversifier ses sources d’inspiration et de coopération technique, sans se couper des canaux établis.
Reste à préciser les modalités concrètes du partenariat : nature exacte de l’accord, calendrier de déploiement, articulation avec les projets en cours au sein du GIMAC, place laissée aux fintechs locales dans la future architecture. Les six États membres de la CEMAC, dont les systèmes financiers présentent des degrés de maturité très différents, devront s’accorder sur une trajectoire commune. L’enjeu dépasse la seule modernisation des paiements : il engage la crédibilité de la BEAC comme pilote d’une intégration financière régionale réellement opérationnelle, à l’heure où la Zone de libre-échange continentale africaine attend des infrastructures de règlement à la hauteur de ses ambitions.
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