Arachide : Dakar rouvre les exportations, la Sonacos s’inquiète

Close-up of a farmer's hands holding freshly harvested peanut roots in a field.Photo : HONG SON / Pexels

La décision prise en Conseil des ministres de rouvrir les exportations d’arachide du Sénégal replace Dakar devant une équation économique et politique qu’aucun gouvernement n’a su résoudre depuis vingt ans. En autorisant de nouveau les sorties de graines, l’exécutif répond à une demande pressante des producteurs, qui réclament la liberté de vendre à l’acheteur le plus offrant, souvent chinois. Mais il expose, dans le même mouvement, la Sonacos à une pénurie de matière première qui pourrait compromettre ses campagnes de trituration.

Un arbitrage politique sous pression du bassin arachidier

Le bassin arachidier, qui s’étend du Sine-Saloum au Baol et jusqu’au sud du pays, concentre une part importante de la population rurale sénégalaise. L’arachide y reste la principale culture de rente et constitue, pour des centaines de milliers de ménages, la seule source de revenu monétaire à l’issue de l’hivernage. Depuis plusieurs campagnes, les organisations paysannes dénoncent des prix d’achat jugés trop faibles lorsque l’État encadre strictement la commercialisation au profit des huiliers nationaux.

À l’inverse, l’ouverture aux acheteurs étrangers, en particulier chinois, a régulièrement tiré les cours à la hausse. Pékin, devenu depuis le milieu des années 2010 le premier débouché extérieur de l’arachide sénégalaise, absorbe lors des bonnes campagnes plusieurs centaines de milliers de tonnes de graines décortiquées, selon les ordres de grandeur rapportés par les professionnels du secteur. Les autorités arbitrent donc entre le pouvoir d’achat paysan, à court terme, et la préservation d’un appareil industriel local qui emploie directement plusieurs milliers de personnes.

La Sonacos face au risque d’une campagne sans graines

Héritière de la Sonacos historique privatisée puis renationalisée, l’actuelle Sonacos SA exploite les usines de Diourbel, Ziguinchor, Louga et Lyndiane. L’entreprise publique vit depuis plus d’une décennie dans une situation financière tendue, enchaînant plans de recapitalisation et besoins de trésorerie pour financer la collecte. Son modèle repose sur un volume minimal de graines triturées chaque année : en-deçà d’un seuil que les cadres de la société situent autour de 100 000 à 150 000 tonnes selon les campagnes, les usines tournent à perte.

Or, les exportations directes assèchent mécaniquement le marché intérieur. Lors des campagnes où la frontière a été ouverte, les opérateurs chinois ont remonté les circuits de collecte jusqu’aux villages, offrant un paiement immédiat en espèces que l’industriel public, souvent en retard de trésorerie, ne peut égaler. La direction de la Sonacos plaide donc pour un encadrement strict, avec quotas, prix plancher au producteur et obligation de servir d’abord l’outil industriel national, avant toute autorisation d’exportation.

Souveraineté alimentaire et balance commerciale en toile de fond

Le débat déborde la seule question du revenu paysan. L’huile d’arachide raffinée produite par la Sonacos alimente le marché intérieur et contribue, avec les importations d’huiles végétales, à l’équilibre d’un poste sensible de la consommation des ménages. Toute baisse de la production locale se traduit par un recours accru aux huiles importées, principalement de palme et de soja, pesant sur la balance commerciale d’un pays déjà déficitaire sur son commerce extérieur hors hydrocarbures.

À l’échelle régionale, le Sénégal n’est pas isolé dans ce dilemme. Le Nigeria, autrefois premier producteur mondial d’arachide, a vu sa filière s’effondrer dans les années 1970 faute d’arbitrage clair entre export et industrie locale. Plus récemment, le Soudan et, dans une moindre mesure, la Gambie voisine ont oscillé entre promotion de l’exportation brute et tentatives de transformation. Aucun de ces pays n’a trouvé un équilibre stable, tant la tentation chinoise de se fournir directement en graines, moins coûteuses que les tourteaux, reste puissante.

Concrètement, l’exécutif sénégalais devra préciser dans les prochaines semaines les modalités d’application de sa décision : volumes autorisés à l’exportation, calendrier d’ouverture des frontières, prix de référence imposé aux collecteurs et part réservée à la Sonacos. De ces paramètres techniques dépendra la capacité du pays à concilier revenu paysan, viabilité industrielle et souveraineté alimentaire, trois objectifs que la filière arachidière n’a jamais réussi à satisfaire simultanément.

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Amina Ben Salem
Journaliste économique pour le Maghreb, Amina Ben Salem suit les économies algérienne, tunisienne et marocaine, ainsi que leurs liens avec l'Afrique subsaharienne. Elle analyse les politiques industrielles, la macroéconomie, les programmes de financement international et les partenariats énergétiques méditerranéens.

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