Niamey mise sur Benghazi pour sécuriser sa frontière nord avec la Libye

Concrete structure standing amidst the vast Merzouga sand dunes under a clear blue sky.Photo : 若尘 工作室 / Pexels

Le déplacement d’Ali Mahamane Lamine Zeine à Benghazi, le 1er novembre 2026, n’a rien d’une visite protocolaire. En signant avec Oussama Hammad, chef de l’exécutif libyen de l’Est, un pacte bilatéral présenté comme stratégique, le Premier ministre nigérien tranche un dilemme diplomatique que Niamey différait depuis le changement de régime de juillet 2023. La République du Niger reconnaît désormais, dans les faits, une interlocution privilégiée avec l’autorité rivale de celle que soutient l’Organisation des Nations unies à Tripoli. Le choix est lourd de sens pour l’ensemble de la bande sahélo-saharienne.

Une frontière de 354 kilomètres à verrouiller

La géographie commande la diplomatie. Les quelque 354 kilomètres de frontière commune entre le Niger et la Libye traversent le massif du Toummo et des étendues désertiques que ni Tripoli ni Niamey ne contrôlent réellement depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. Ce corridor est l’une des principales voies de transit des combattants, des armes libyennes dispersées après 2011 et des migrants subsahariens remontant vers la Méditerranée. Or ce couloir relève opérationnellement des forces du maréchal Khalifa Haftar, dont le fief s’étend du Fezzan jusqu’à Koufra.

La rencontre tenue en marge de la cérémonie entre Zeine et le général Saddam Haftar, numéro deux de l’appareil militaire de l’Est libyen et fils du maréchal, confirme que le volet sécuritaire constitue le cœur implicite du texte. Depuis 2024, les patrouilles conjointes évoquées par plusieurs diplomates de la région achoppaient précisément sur l’absence d’un cadre juridique bilatéral. L’accord de Benghazi comble ce vide.

Un virage assumé vers l’axe Le Caire-Benghazi

En privilégiant Benghazi plutôt que Tripoli, Niamey s’aligne de fait sur l’axe soutenu par l’Égypte, les Émirats arabes unis et la Russie, qui arme et conseille les forces de Haftar via l’Africa Corps, successeur du groupe Wagner. Ce positionnement prolonge la trajectoire ouverte par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) depuis la rupture avec Paris et le départ des 1 500 soldats français fin 2023, puis des 1 000 militaires américains de la base agadézienne 201 à l’été 2024. L’Alliance des États du Sahel (AES), qui réunit le Niger, le Mali et le Burkina Faso depuis septembre 2023 avant sa confédération de juillet 2024, cherche des profondeurs stratégiques alternatives, et la Libye orientale en offre une.

Le parallèle avec le Soudan voisin éclaire la manœuvre. Les Forces de soutien rapide du général Hemedti, engagées dans la guerre civile soudanaise depuis avril 2023, sont logistiquement dépendantes de la même nébuleuse libyenne orientale. Niamey, qui partage 821 kilomètres de frontière avec le Tchad et redoute une contagion des flux armés, cherche à s’insérer dans cette géographie plutôt qu’à la subir.

Un pari risqué face à la légalité internationale

Reste que le gouvernement d’union nationale d’Abdel Hamid Dbeibah, à Tripoli, demeure le seul interlocuteur reconnu par les Nations unies au titre de l’accord politique libyen de décembre 2015. Signer un texte bilatéral avec l’exécutif parallèle de Benghazi, qui ne dispose d’aucune reconnaissance onusienne, expose le Niger à une contestation juridique sur la validité internationale de l’accord, en particulier pour les volets commerciaux, douaniers ou énergétiques. Les flux d’hydrocarbures et la coopération dans le bassin de Mourzouk, où le gisement d’El Sharara produit environ 300 000 barils par jour quand il n’est pas à l’arrêt, relèvent formellement de la Compagnie nationale libyenne (NOC), basée à Tripoli.

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), dont le Niger a formellement acté le retrait le 29 janvier 2025 aux côtés du Mali et du Burkina Faso, n’a aucun levier pour infléchir ce choix. L’Union africaine, qui a suspendu Niamey après le coup d’État de juillet 2023, observe sans peser. Concrètement, le régime nigérien gagne en marge de manœuvre sécuritaire ce qu’il perd en orthodoxie diplomatique. La question du suivi opérationnel, aucun calendrier précis n’ayant été rendu public, déterminera si l’accord de Benghazi devient un outil de stabilisation effective du Sahara central ou un simple geste politique à destination des opinions sahéliennes.

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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