La question des licences de pêche au Sénégal est revenue au centre du débat parlementaire avec l’audition de Libasse Diop, président du Groupement des armateurs et industriels de la pêche au Sénégal (GAIPES). Entendu par les députés, le représentant des armateurs industriels sénégalais a mis en cause la gouvernance des autorisations accordées aux navires opérant dans la zone économique exclusive du pays. Le dossier touche à la fois à l’économie bleue, à la souveraineté sur la ressource et aux relations diplomatiques avec plusieurs puissances halieutiques.
Un secteur stratégique sous tension
La pêche pèse lourd dans l’économie sénégalaise. Selon les données officielles publiées ces dernières années par le ministère des Pêches et de l’Économie maritime, la filière fait vivre directement et indirectement plus de 600 000 personnes et représente autour de 3 % du produit intérieur brut. Les produits halieutiques figurent parmi les premiers postes d’exportation du pays, avec des débouchés majeurs sur le marché européen, où le Sénégal bénéficie d’un accès privilégié. Derrière ces chiffres, la ressource s’épuise : les évaluations successives du Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye signalent depuis plus d’une décennie la surexploitation de plusieurs stocks côtiers, à commencer par les petits pélagiques dont dépendent la sécurité alimentaire et l’approvisionnement en farine de poisson.
C’est dans ce contexte que l’intervention du patron du GAIPES prend tout son relief. L’organisation, qui fédère les armateurs de la pêche industrielle nationale, estime que l’octroi des autorisations à des navires battant pavillon étranger ou affrétés sous accords bilatéraux se fait sans visibilité suffisante sur les quotas, les zones autorisées et les contreparties économiques. L’enjeu, pour les industriels locaux, est double : préserver les parts d’accès à une ressource en recul et éviter une concurrence qu’ils jugent déséquilibrée avec des flottes étrangères mieux capitalisées.
Un audit des licences devenu test politique
La sortie de Libasse Diop s’inscrit dans un moment politique particulier. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Bassirou Diomaye Faye en avril 2024, les nouvelles autorités ont fait de la révision des accords miniers, pétroliers et halieutiques un marqueur de campagne. Le ministre des Pêches a annoncé, dès les premières semaines de la mandature, un audit des licences en cours et la publication de la liste des navires autorisés à opérer dans les eaux sénégalaises, démarche saluée par plusieurs organisations de la société civile mais encore inégalement suivie d’effets opérationnels. La demande des armateurs industriels rejoint, sur ce terrain, celle des pêcheurs artisanaux regroupés dans les collectifs de Saint-Louis, Mbour ou Joal, qui dénoncent de longue date l’impact des chalutiers étrangers sur leurs captures.
Le dossier est d’autant plus sensible qu’il engage la relation de Dakar avec plusieurs partenaires. L’accord de partenariat de pêche durable signé avec l’Union européenne en 2019 pour cinq ans n’a pas été renouvelé en novembre 2024, Bruxelles invoquant notamment les insuffisances du Sénégal en matière de lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée. Dans le même temps, la présence de navires chinois, russes et turcs, souvent opérés via des sociétés mixtes ou des pavillons de complaisance, alimente la polémique sur la réalité du contrôle exercé par l’administration des pêches.
Le GAIPES pousse pour une refonte des règles
Au-delà de la dénonciation, les armateurs industriels plaident pour une révision du cadre légal issu du Code de la pêche maritime de 2015, afin de clarifier les critères d’éligibilité, d’imposer un débarquement effectif de la production sur le sol sénégalais et de conditionner l’accès à la ressource à des engagements vérifiables en matière d’emploi local et de transformation. Cette orientation rejoint des expériences menées ailleurs sur la côte ouest-africaine. La Mauritanie, par exemple, a progressivement conditionné l’octroi des licences à l’obligation de débarquement à Nouadhibou, pôle autour duquel s’est reconstituée une industrie de transformation. Le Gabon, de son côté, a résilié en 2016 plusieurs licences accordées à des armements étrangers jugés non conformes.
Reste que la crédibilité d’une telle refonte dépendra de la capacité de l’État sénégalais à publier des données fiables et actualisées sur les flottes autorisées, les captures réelles et les redevances perçues. Tant que ces informations resteront fragmentaires, le soupçon continuera d’alimenter la défiance des professionnels et des communautés côtières, dans un secteur où la ressource se raréfie plus vite que les règles ne se stabilisent.
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