Les midterms américains ne se jouent pas qu’à Washington. Depuis Abidjan, Dakar, Nairobi ou Kinshasa, chancelleries et milieux d’affaires y cherchent des indices sur la politique africaine des États-Unis pour les deux prochaines années. La composition du Congrès conditionne en effet la prolongation de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), le vote des crédits d’aide bilatérale, la nomination des ambassadeurs restés en souffrance et, plus largement, le poids réel du continent dans l’agenda de l’administration Trump.
La lecture dominante, construite autour de la personnalité du président américain et de la discipline supposée du Parti républicain, laisse dans l’ombre une réalité plus prosaïque pour les décideurs africains : les arbitrages budgétaires et commerciaux. Or ces arbitrages se préparent à la Chambre des représentants et au Sénat, où les commissions des affaires étrangères, des finances et du commerce décident concrètement de ce qui reste du partenariat États-Unis–Afrique.
Un Congrès recomposé, un AGOA suspendu à son renouvellement
Adopté en 2000 sous Bill Clinton, l’AGOA offre à une trentaine de pays d’Afrique subsaharienne un accès préférentiel au marché américain pour environ 1 800 lignes tarifaires, du textile kényan aux agrumes sud-africains en passant par l’automobile marocaine via d’autres régimes. Le dispositif arrive à échéance en septembre 2025 et son renouvellement, régulièrement promis, se heurte à la défiance croissante d’une partie du Congrès à l’égard des accords commerciaux non réciproques.
Un rapport de forces plus favorable à l’aile protectionniste, qu’elle soit républicaine ou démocrate, fragilise la perspective d’une reconduction longue, de dix ou quinze ans, réclamée par les capitales africaines pour sécuriser les chaînes d’investissement. L’exemple éthiopien reste dans les mémoires : en 2022, l’exclusion d’Addis-Abeba du dispositif, pour motifs liés au conflit du Tigré, avait entraîné la perte de dizaines de milliers d’emplois textiles, selon les estimations du ministère éthiopien du Commerce. La politisation croissante des critères d’éligibilité pèse désormais sur chaque bénéficiaire.
Aide publique, sécurité au Sahel, présence diplomatique
Le second front est budgétaire. L’USAID et le Département d’État ont vu leurs enveloppes africaines placées sous surveillance étroite depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, avec un gel initial de l’aide extérieure. Les programmes de santé, à commencer par le President’s Emergency Plan for AIDS Relief (PEPFAR) lancé en 2003 par George W. Bush et qui a bénéficié à plus de vingt millions de patients sur le continent, dépendent désormais d’une majorité parlementaire prête à défendre leur reconduction.
Côté sécurité, le retrait américain du Niger, acté en 2024 après la rupture avec la junte de Niamey, a privé le Pentagone d’une plateforme de renseignement majeure sur la bande sahélo-saharienne. La recomposition du Congrès pèsera sur la doctrine à venir : maintien d’un dispositif réduit depuis Djibouti et la Côte d’Ivoire, ou désengagement plus net au profit de partenariats indirects avec le Maroc, le Kenya et les pays du Golfe. Plusieurs postes d’ambassadeurs en Afrique restent par ailleurs vacants ou occupés par intérim, otages des blocages sénatoriaux sur les confirmations.
Le pivot vers le Golfe et Israël, déjà en marche
Au-delà du débat intérieur américain, les capitales africaines constatent un déplacement structurel. Washington délègue de plus en plus une partie de son influence économique sur le continent à des partenaires alignés : Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Israël. Les investissements émiratis dans les ports africains, via DP World et AD Ports, couvrent aujourd’hui une quinzaine de terminaux, de Dakar à Berbera. Les accords d’Abraham, conclus en 2020, ont ouvert la voie à une normalisation progressive entre Israël et plusieurs capitales africaines, du Soudan au Maroc.
Cette sous-traitance diplomatique arrange une administration américaine soucieuse de contenir la Chine sans y engager ses propres ressources. Elle complique en revanche l’équation pour les gouvernements africains, qui doivent composer avec une multiplicité d’interlocuteurs occidentaux et para-occidentaux aux agendas convergents mais pas identiques. Le verdict des midterms viendra confirmer ou amender cette trajectoire.
Reste que pour Abidjan, Nairobi ou Pretoria, la véritable question n’est pas de savoir qui, de Donald Trump ou du Parti républicain, sort affaibli du scrutin. Elle est de mesurer combien de temps encore l’Afrique restera une variable d’ajustement dans la politique étrangère américaine, et à quelles conditions les économies du continent peuvent réduire leur exposition à ces soubresauts électoraux.
Pour aller plus loin
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