Aboisso : 12 000 planteurs deviennent fournisseurs d’une centrale de 46 MW

Aerial view capturing a lush palm tree plantation adjacent to a country road.Photo : Pok Rie / Pexels

La centrale biomasse Biovea, inaugurée à Aboisso, dans le sud-est de la Côte d’Ivoire, affiche une puissance installée de 46 mégawatts et une production annuelle prévue de 348 gigawattheures. Construite par le groupe chinois Ceec, elle alimentera le département d’Aboisso et trois départements limitrophes, soit un bassin d’environ 1,7 million d’habitants. Son originalité tient moins à sa taille qu’à son combustible : 520 000 tonnes de résidus agricoles par an, essentiellement des feuilles et palmes issues de la filière palmier à huile.

Une filière agricole transformée en chaîne d’approvisionnement énergétique

Le cœur économique du projet se joue en amont de la turbine. Douze mille planteurs sont intégrés comme fournisseurs réguliers de la centrale, transformant des sous-produits jusque-là sans valeur marchande en flux de trésorerie saisonniers. Les feuilles, rachis et autres déchets de récolte, habituellement laissés à pourrir ou brûlés à l’air libre dans les plantations, deviennent un intrant industriel pesé, acheté et tracé. Cette logique de rémunération agricole par la biomasse est encore rare sur le continent, où la plupart des projets renouvelables reposent sur le solaire photovoltaïque ou l’hydroélectricité.

Pour comparaison, l’autre grande référence ouest-africaine en matière de biomasse reste la centrale de bagasse de canne à sucre de Komenda, au Ghana, et les cogénérations sucrières opérées par Sucaf ou Sosucam dans la sous-région, dont la puissance unitaire dépasse rarement une vingtaine de mégawatts injectés au réseau. À 46 MW et avec un approvisionnement non captif d’une sucrerie intégrée, Biovea change d’échelle et de modèle contractuel : la centrale achète sa matière à une coopérative diffuse de petits producteurs plutôt qu’à un seul groupe agro-industriel.

Un signal pour la trajectoire énergétique ivoirienne

La Côte d’Ivoire dispose aujourd’hui d’un parc installé de l’ordre de 2 900 mégawatts, dominé par le gaz naturel qui assure environ les deux tiers de la production, le reste étant essentiellement hydroélectrique. Abidjan s’est fixé un objectif de 45 % d’énergies renouvelables, grande hydraulique comprise, à l’horizon 2030. Dans cette trajectoire, la biomasse occupe une place encore embryonnaire mais stratégique : elle fournit une production stable, pilotable, qui compense les intermittences du solaire et sécurise la base du réseau.

L’intérêt de Biovea tient aussi à sa capacité à éviter 180 000 tonnes d’émissions de CO₂ par an, selon les données du projet. À titre indicatif, cela représente l’équivalent des émissions annuelles d’une petite centrale thermique au fioul de taille comparable. Les cendres de combustion sont par ailleurs retournées aux parcelles comme amendement potassique, bouclant partiellement le cycle minéral des sols — un point qui intéressera les agronomes de la filière palmier, où la fertilité des terres conditionne les rendements à l’hectare sur vingt-cinq ans.

Les angles morts d’un projet pionnier

Plusieurs données restent à préciser publiquement : le montant total de l’investissement, la durée et les termes du contrat d’achat d’électricité conclu avec l’acheteur unique CI-Energies, ainsi que le prix payé à la tonne de résidus aux planteurs. Ces paramètres conditionneront la réplicabilité du modèle. Un tarif d’achat agricole trop bas découragerait la collecte ; un tarif de rachat de l’électricité trop élevé pèserait sur la facture publique, dans un pays où la question de la soutenabilité du soutien aux renouvelables se pose comme ailleurs sur le continent.

La logistique constitue l’autre inconnue. Rassembler 520 000 tonnes de résidus par an suppose un maillage de collecte dense, des points de stockage protégés de l’humidité et une flotte dédiée dans une région, le sud-est ivoirien, où la saison des pluies peut rendre les pistes forestières impraticables plusieurs semaines. Le chantier a mobilisé plus de 1 000 emplois en construction et exploitation cumulés et appliqué un référentiel de plus de 300 normes internationales. Reste que la véritable épreuve commencera avec le régime de croisière : une centrale biomasse se juge sur sa capacité à tenir son facteur de charge dix mois sur douze, année après année.

Si le dispositif tient ses promesses, le sud-est ivoirien aura inauguré bien plus qu’une centrale : un schéma dans lequel la petite paysannerie du palmier à huile devient actionnaire indirect de la transition énergétique nationale, susceptible d’inspirer le Cameroun, le Ghana ou le Liberia, tous grands producteurs d’huile de palme confrontés à la même sous-valorisation de leurs résidus.

Pour aller plus loin

TAQA Morocco finalise Boujmil et dévoile 15 milliards de dollars d’investissements · Savannah Energy persiste dans sa demande de 397 M USD sur COTCO · Côte d’Ivoire : PETROCI devient opérateur et enlève son premier brut

Actualité africaine

About the Author

Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

Be the first to comment on "Aboisso : 12 000 planteurs deviennent fournisseurs d’une centrale de 46 MW"

Laisser un commentaire