TAQA Morocco finalise Boujmil et dévoile 15 milliards de dollars d’investissements

Solar power station with transmission towers in Morocco's desert. Renewable energy infrastructure.Photo : pierre matile / Pexels

Avec le bouclage du financement de Boujmil, TAQA Morocco franchit une étape qui dépasse la simple opération bancaire. La filiale marocaine du groupe émirati Abu Dhabi National Energy Company revendique désormais un portefeuille de projets supérieur à 15 milliards de dollars au Maroc, un volume qui la hisse au rang des tout premiers investisseurs industriels privés du royaume. L’annonce intervient alors que Rabat cherche à sécuriser sa trajectoire électrique face à une demande en progression régulière et à l’engagement pris de porter la part des énergies renouvelables à 52 % de la capacité installée à l’horizon 2030.

Boujmil, maillon d’une stratégie électrique sous tension

Le projet Boujmil s’inscrit dans la continuité de la présence historique de l’opérateur à Jorf Lasfar, où il exploite le plus grand complexe thermique à charbon du pays, d’une puissance installée proche de 2 056 mégawatts. Cette centrale a longtemps fourni, à elle seule, près du tiers de l’électricité consommée au Maroc, ce qui confère à toute nouvelle décision d’investissement du groupe une portée systémique pour l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), acheteur unique de la production.

Le bouclage financier de Boujmil est annoncé dans un contexte où le royaume accélère la diversification de son bouquet énergétique. La Stratégie énergétique nationale, actualisée depuis 2021, impose aux acteurs conventionnels de verdir leur trajectoire, sous peine de voir leurs actifs fossiles devenir des coûts échoués à moyen terme. Pour TAQA Morocco, cotée à la Bourse de Casablanca, cet arbitrage est aussi un enjeu de valorisation boursière : la capitalisation du groupe reste étroitement corrélée à la crédibilité de son pipeline bas carbone.

Un capital émirati de plus en plus structurant pour Rabat

La taille du portefeuille annoncé, supérieure à 15 milliards de dollars, place TAQA Morocco dans une catégorie à part. À titre de comparaison, le programme d’investissement total de l’ONEE sur la période 2023-2027 a été évalué par l’établissement public autour de 55 milliards de dirhams, soit environ 5,5 milliards de dollars. L’enveloppe privée mobilisée par la filiale émiratie représente donc près de trois fois cette trajectoire publique, ce qui traduit un basculement progressif du financement des infrastructures énergétiques marocaines vers des bilans adossés au Golfe.

Ce mouvement n’est pas isolé. Depuis la visite officielle du président émirati Mohammed ben Zayed à Rabat en décembre 2023, les engagements d’Abou Dhabi se multiplient dans l’eau, l’électricité et les infrastructures portuaires au Maroc. Le groupe TAQA, contrôlé à plus de 90 % par des entités publiques émiraties, en est le véhicule industriel privilégié. Sa maison mère dispose d’un bilan consolidé de plus de 200 milliards de dirhams des Émirats arabes unis et d’un plan stratégique qui vise 150 gigawatts bruts de capacité installée à l’échelle mondiale d’ici 2030, dont une part croissante doit venir du Maghreb.

Un pivot géoéconomique entre Maghreb et Golfe

L’opération Boujmil consacre, sur le plan géoéconomique, une recomposition des alliances énergétiques du Maroc. Longtemps structurée autour de partenaires français, espagnols et saoudiens, la carte des capitaux électriques se réoriente désormais vers Abou Dhabi, dont la doctrine d’investissement privilégie les prises de participation longues et les projets intégrés eau-électricité-dessalement. La stratégie marocaine de dessalement, qui ambitionne de couvrir plus de la moitié des besoins en eau potable des grandes villes à l’horizon 2030, offre à TAQA un terrain d’expansion naturel au-delà de la seule production électrique.

Reste que la bascule vers un mix décarboné suppose des arbitrages techniques lourds. La prolongation de Jorf Lasfar au-delà de 2030, la conversion éventuelle d’unités au gaz naturel liquéfié importé via le futur terminal de Nador West Med, et l’arrimage à des parcs solaires et éoliens en propre dessineront la physionomie réelle du portefeuille annoncé. Concrètement, c’est sur le rythme d’exécution des trois prochaines années que se jouera la crédibilité d’un engagement présenté aujourd’hui comme l’un des plus ambitieux jamais formulés par un investisseur privé dans le secteur électrique marocain.

Pour Rabat, l’équation est désormais claire : convertir cet afflux de capital émirati en souveraineté industrielle, en contenu local et en transfert de compétences, sans se rendre dépendant d’un partenaire unique. Pour TAQA Morocco, il s’agit de prouver qu’un opérateur historiquement adossé au charbon peut devenir, en moins d’une décennie, un pilier de la transition électrique nord-africaine.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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