Le détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial, pourrait perdre son statut de goulet d’étranglement stratégique d’ici deux ans. C’est la thèse défendue par Tom Barrack, envoyé de l’administration américaine pour la région, qui évoque un projet d’infrastructure régionale destiné à contourner ce passage maritime. Selon lui, la manœuvre relèguerait Ormuz au rang de « question secondaire » dans les calculs énergétiques et sécuritaires du Moyen-Orient.
Un projet régional pour désenclaver le Golfe
Les propos de l’émissaire américain s’inscrivent dans une réflexion ancienne des monarchies du Golfe : réduire leur dépendance à un couloir maritime long de 33 kilomètres à son point le plus étroit, dominé au nord par les côtes iraniennes. Plusieurs projets d’oléoducs et de terminaux d’exportation situés hors du Golfe persique ont déjà été développés ou étendus au cours de la dernière décennie, notamment vers la mer d’Oman et la mer Rouge. L’Arabie saoudite exploite depuis longtemps le pipeline Est-Ouest qui aboutit à Yanbu, tandis que les Émirats arabes unis acheminent une partie de leur brut vers le terminal de Fujaïra, situé au-delà du détroit.
Barrack ne précise pas la nature exacte du projet évoqué, mais son horizon de deux ans suggère une infrastructure déjà avancée ou une combinaison de capacités existantes qu’il s’agirait de démultiplier. La dimension « régionale » du dispositif laisse penser à une coordination entre plusieurs États producteurs, possiblement adossée à des couloirs logistiques terrestres. Le projet IMEC, corridor économique reliant l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe, lancé en marge du G20 de New Delhi, entre potentiellement dans cette équation.
Un message politique adressé à Téhéran
Au-delà de la logistique énergétique, la déclaration comporte une charge diplomatique évidente. Depuis des décennies, la République islamique agite la menace d’une fermeture d’Ormuz comme instrument de dissuasion face aux sanctions occidentales et aux tensions avec Israël. La perspective de voir ce levier neutralisé par une architecture d’exportation alternative ébranlerait un pilier de la doctrine sécuritaire iranienne. En juin dernier, en pleine escalade régionale, le Parlement iranien avait de nouveau évoqué l’hypothèse d’un blocage du détroit, aussitôt tempérée par les autorités exécutives conscientes du coût économique d’une telle décision.
La sortie de Tom Barrack peut ainsi se lire comme un avertissement stratégique : Washington signale que la capacité de nuisance iranienne sur le commerce mondial des hydrocarbures se réduit méthodiquement. Concrètement, chaque baril supplémentaire acheminé par des voies contournant Ormuz affaiblit la valeur stratégique d’une éventuelle escalade militaire dans la zone. Ce discours converge avec les intérêts des monarchies du Golfe, désireuses de se prémunir contre tout choc logistique susceptible de peser sur leurs recettes budgétaires.
Des implications pour les marchés et les alliances
Pour les acheteurs asiatiques, principaux clients du brut du Golfe, la perspective d’un affaiblissement du risque Ormuz constituerait un facteur de détente sur les primes de risque incorporées au prix du baril. La Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud importent une part majeure de leurs hydrocarbures via ce passage. Toute redondance des voies d’exportation contribuerait à sécuriser leurs approvisionnements et à réduire la volatilité des marchés énergétiques, particulièrement sensibles depuis le déclenchement de la guerre à Gaza et l’extension du conflit au Liban et au Yémen.
Reste que la réalisation d’un tel basculement en deux ans soulève des interrogations techniques et politiques sérieuses. La capacité combinée des pipelines de contournement existants demeure inférieure aux volumes transitant quotidiennement par Ormuz, estimés à environ 20 millions de barils par jour. Un dédoublement des flux exigerait des investissements massifs, une coordination inédite entre Riyad, Abou Dhabi, Mascate et éventuellement Bagdad, ainsi qu’une sécurisation des couloirs terrestres exposés aux mouvements armés régionaux. Les infrastructures pétrolières saoudiennes ont, du reste, déjà été la cible d’attaques revendiquées par les Houthis en 2019 et lors d’épisodes ultérieurs.
La déclaration de l’émissaire américain trace néanmoins une orientation politique claire : marginaliser Ormuz comme instrument de chantage stratégique et renforcer l’intégration énergétique des alliés arabes de Washington. Le calendrier annoncé apparaît volontariste, mais il illustre la volonté américaine de reprendre l’initiative narrative sur les questions de sécurité énergétique régionale. Selon Al Akhbar.
Pour aller plus loin
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