Le déplacement d’une délégation nigérienne à Cotonou pour l’investiture du nouveau chef de l’État béninois, le 24 mai 2026, marque une rupture symbolique forte. La présence du Premier ministre de Niamey à cette cérémonie protocolaire constitue le premier signal politique d’envergure entre les deux capitales depuis la prise de pouvoir militaire du 26 juillet 2024 au Niger. Cotonou et Niamey, partenaires économiques de longue date, avaient vu leurs relations se détériorer brutalement après le renversement de Mohamed Bazoum, jusqu’à la fermeture des frontières et au blocage de l’oléoduc reliant les champs nigériens au port béninois de Sèmè-Kpodji.
Une rupture née du putsch de juillet 2024
La crise entre les deux voisins s’enracine dans la séquence qui a suivi le coup de force du général Abdourahamane Tiani. Le gouvernement de Patrice Talon, alors aligné sur la position de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), avait soutenu les sanctions régionales et envisagé le recours à la force pour rétablir l’ordre constitutionnel. Niamey y a vu une posture hostile, accusant Cotonou d’abriter des bases susceptibles d’être utilisées contre le nouveau régime. Les autorités nigériennes ont alors maintenu fermée leur frontière sud, malgré la levée progressive des sanctions de la CEDEAO début 2024.
L’enjeu dépassait la seule diplomatie. L’oléoduc exploité par la China National Petroleum Corporation (CNPC), long de près de 2 000 kilomètres et destiné à acheminer le brut nigérien vers le terminal d’exportation béninois, est devenu l’otage de cette brouille. Les premières cargaisons, attendues comme un tournant économique pour Niamey, ont été perturbées par des restrictions de transit et des arrestations croisées de ressortissants. Le manque à gagner se chiffre en centaines de millions de dollars pour le budget nigérien, dépendant des recettes pétrolières pour amortir les sanctions et le retrait progressif des partenaires occidentaux.
Le changement de président, fenêtre d’opportunité
L’arrivée d’un nouveau locataire à la Marina ouvre objectivement un espace de recomposition. Les autorités de transition à Niamey, qui ont rejoint le Mali et le Burkina Faso au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) et acté leur sortie de la CEDEAO, n’avaient plus d’interlocuteur direct au sommet de l’État béninois depuis la rupture. En dépêchant son chef de gouvernement à la cérémonie d’investiture, le régime du général Tiani signale sa disponibilité à renouer un dialogue bilatéral, sans pour autant revenir sur ses choix géopolitiques de fond.
Pour le nouveau président béninois, le calcul est tout aussi pragmatique. La frontière nord du Bénin, exposée à la pression jihadiste qui descend depuis le Sahel, ne peut être sécurisée durablement sans coopération avec Niamey. Les attaques répétées dans le parc national du W et la région de l’Alibori ont rappelé l’urgence d’un échange opérationnel entre services de renseignement et armées des deux pays. Reste que la levée totale des entraves au transit pétrolier et commercial demandera des gestes concrets, au-delà de la séquence symbolique de Cotonou.
Une équation régionale toujours fragile
Le réchauffement amorcé s’inscrit dans un contexte ouest-africain en pleine reconfiguration. La création de l’AES, la sortie des trois pays sahéliens de la CEDEAO et la multiplication des partenariats avec la Russie et la Turquie ont profondément modifié la carte des alliances. Le Bénin, longtemps perçu comme une vitrine démocratique côtière, doit désormais composer avec un voisinage où la rhétorique souverainiste domine. La diplomatie économique, en particulier autour des corridors énergétiques et logistiques, devient un levier plus efficace que les déclarations de principe.
La prochaine étape consistera à observer si Cotonou et Niamey acceptent de tenir une rencontre bilatérale formelle, et à quel niveau. La réouverture complète de la frontière, la normalisation du transit pétrolier et la reprise des échanges consulaires constitueront les marqueurs concrets d’une véritable détente. Le déplacement du Premier ministre nigérien n’a pas valeur d’accord, mais il rouvre un canal officiel resté fermé pendant près de deux ans. Selon RFI Afrique.
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